"La marche de Giacometti" publié le 12/12/2012

Un artiste "en quête de l'essentiel"

II- D’où venons-nous ? Où allons-nous ? : « L’Homme qui marche »

"L'Homme qui marche" de Giacometti

Alberto Giacometti (1901-1966)
L’Homme qui marche I, 1960 Bronze,
180,5 x 23,9 x 97 cm, fonte 1981 Coll.
Fondation Alberto et Annette Giacometti,
Paris FAAG 1994 – 0186

En 1947, Giacometti réalise son premier Homme qui marche, grandeur nature.
Nous sommes au lendemain de la deuxième guerre mondiale.
L’homme de Giacometti est gracile, filiforme, décharné. Il n’a plus de dimension corporelle

Description

Le sujet :
Nous voyons un être d’une grande maigreur. On voit ses côtes, son visage ressemble à celui d’une momie. Il s’agit d’un homme aux jambes interminables et aux bras ballants à peine décalés. Ils n’accompagnent pas le mouvement de la marche de leur balancier naturel. Son buste est incliné en avant dans l’attitude de la marche. Ses pieds semblent collés à un sol gluant. Il est nu.
On l’imagine marchant à l’extérieur, mais enfermé dans sa solitude

Le sol, son seul point d’ancrage, puisque son regard est lui-même hypnotique, semble l’engluer au monde terrestre.
Son pas allongé décrit une marche décidée sinon rapide, peut-être une fuite.
La légèreté de son physique contraste avec la lourdeur de ses pieds.
Sa marche le projette en avant vers un but inconnu. Il regarde devant lui.
Son corps est décharné. La peau rugueuse semble celle d’un écorché ou d’un brûlé.

Giacometti a commencé à représenter des figures filiformes dès les années 1947.
C’est l’après guerre. Tous les artistes ont été marqués par les horreurs de la déportation, de l’extermination, de la guerre atomique totale.

Analyse

La technique.
Bronze : alliage cuivre + étain en relief
La ligne : du sommet du crâne au talon, on obtient une oblique rigide. Elle est instable et dynamique. Sa silhouette est un Y à l’envers, elle est étirée. De la base au sommet, la distance est grande.
Superficie et texture : aspect râpeux, non poli du bronze. Le modelé de la surface accroche la lumière.
La forme : l’homme est squelettique, filiforme .
Lumière, ombre, volume : bien que formée de quasi allumettes, l’œuvre constituée de vides occupe un espace qui tient le spectateur à distance.
On se rapproche pour l’embrasser du regard, mais il s’éloigne de nous.
Le contraste entre sa fragilité et la distance est créé par le format.
La proportion : les pieds sont disproportionnés.
L’homme a le caractère de l’éphémère, de la fragilité. Il est à la limite du visible et de l’intelligible.

Interprétation

Le thème : la fragilité de l’être menacé par la mort.
Les idées : l’être est victime de sa liberté. Que va-t-il en faire ?
L’expression : pas de pathos dans le visage, qui ressemble d’ailleurs à tous les autres visages de Giacometti. L’artiste a toujours essayé de les fixer, mais est toujours retourné au même visage.
Les associations : « l’Homme qui marche » a été apparenté par certains historiens d’art au bronze étrusque nommé « L’ombre du Soir »
En fin de compte, ces deux figures n’ont en commun que la matière et l’allongement.
L’une marche (celle de Giacometti), projetée vers l’avant. Le pas est long. L’homme traine son existence réduite à néant. Il n’y a pas de connotations religieuses.
L’autre (l’étrusque) a des bras interminables collés au corps dans une immobilité parfaitement aulique, libérée de toute préoccupation.
Le message n’est pas le même. La linéarité de l’étrusque a cependant eu un grand impact sur le spectateur.

Le contexte culturel.
Après guerre, la guerre a secoué les esprits.
La déportation vers les camps de la mort, l’utilisation de la bombe atomique rendent caduque la foi dans l’homme.
Les artistes expriment le néant, le vide, l’absurdité dans tous les domaines : philosophie (Sartre), littérature (Vian, Sartre, Camus), théâtre (Beckett, Ionesco), peinture, sculpture.

Piste d’analyse / formuler des hypothèses :
D’où vient cet homme ? Où va-t-il, selon vous ?

Cet homme semble de retour de l’enfer. Son attitude est hypnotique.
Il colle au sol comme à sa condition humaine. On a l’impression que si on le détachait du sol, il s’envolerait comme un ballon.

Information générale sur l’artiste et son œuvre :
On peut citer d’autres œuvres filiformes qui s’apparentent à celle à l’étude, telles :

  • « L’homme qui chavire » 1950,
  • « Femme debout » 1953,
  • « La Main » 1947,
  • « Le chariot » 1950,
  • « Le nez » 1947 et 1949,
  • « La Place » 1949-1950,
  • « Quatre femmes sur socle » 1950,
  • « La forêt » 1950,
  • « L’homme qui marche sous la pluie » 1948,
  • et de nombreuses études dont certaines constituent une correspondance avec Matisse (1948).

Giacometti réalise des scénographies pour Samuel Becket « En attendant Godot ». Il fera la connaissance de Jean Genet, qui écrira « L’atelier de Giacometti » 1958.

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