Assises académiques des langues vivantes publié le 30/11/2008  - mis à jour le 28/04/2010

30 septembre 2008

J’aimerais insister sur ce point, à mes yeux, capital. L’immersion directe et prolongée dans la langue que l’on aspire à apprendre est, bien entendu, irremplaçable. Tout séjour linguistique d’une certaine durée à l’étranger ne peut être que bénéfique, mais en l’absence de cette immersion pendant l’apprentissage de ladite langue, tout élève ou étudiant français d’une langue étrangère doit procéder avec rigueur. La maîtrise de sa propre langue est indispensable : elle lui permet, par comparaison, de mieux saisir les spécificités de la langue qu’il apprend. Si, par exemple, l’interrogation indirecte est mal maîtrisée en français, si l’élève ne remarque pas que “si », adverbe interrogatif, sert en français à introduire une interrogation indirecte (« Je veux savoir si tu m’entends bien »), il y a fort à parier qu’en espagnol fleuriront des subjonctifs intempestifs, extravagants, comme j’ai moi-même pu le constater avec effarement dans certaines copies d’étudiants avancés, produit d’une confusion entre l’adverbe interrogatif et la conjonction, utilisée pour l’expression de l’hypothèse (dans des phrases du type : « Si tuviera dinero, iría a España). Bref, l’accent mis sur l’acquisition de la langue orale, au demeurant très justifié, ne doit pas donner lieu à un enseignement laxiste, démagogique, pauvre en substance, en contenu culturel. L’enseignement de la langue orale exige des enseignants bien formés, maîtrisant évidemment la langue écrite, sachant écouter patiemment et repérer à l’oral les fautes majeures commises par l’élève, attendre le moment opportun pour les corriger — il ne saurait être question en effet d’interrompre constamment qui fait l’effort de s’exprimer dans une langue qui n’est pas la sienne. Mais il ne saurait non plus être question de se montrer d’une tolérance complaisante, coupable, finalement, à l’égard des fautes les plus grossières.

Nous savons tous, par ailleurs, qu’il ne suffit pas d’être français pour être apte à enseigner le français, ni d’être né en Espagne ou d’y avoir longtemps séjourné pour prétendre enseigner la langue espagnole. L’apprentissage d’une langue implique une réflexion sur la nature des structures à inculquer en premier lieu, sur le rythme d’acquisition des dites structures, sur la nécessaire mémorisation. Mémorisation : un mot tabou, semble-t-il ; un mot nécessaire, indispensable, cependant, qu’il conviendrait de remettre sans tarder à la mode.

L’apprentissage d’une langue vivante passe en effet par une inévitable et intense phase d’imprégnation mémorielle. On a parfois un peu de mal à en convaincre les élèves et même les étudiants, que rebute le travail d’acquisition systématique de connaissances par lequel passèrent néanmoins les générations antérieures. Il n’est pas question, bien entendu, de revenir aux fastidieuses listes de mots mécaniquement apprises autrefois, par cœur, en dehors de tout contexte. Il ne s’agit pas de mémoriser les redoutables tableaux d’animaux, de retenir le nom du mâle, de la femelle, du petit, du cri, ni de l’endroit où vit ordinairement l’animal en question (el caballo, la yegua, el potro, la potranca, el relincho, la caballeriza o... cuadra). Non ! La férule courroucée du maître ne châtie plus les défaillances de mémoire et l’oubli d’un seul mot n’entraîne plus la note infamante de zéro. Il n’en reste pas moins, toutefois, qu’il convient de retenir certaines structures et références majeures, accompagnées du contexte historique et culturel qui les sous-tend, précisément. Sans effort de mémorisation, tout espoir de parler une langue est vain. Car parler n’est pas « baragouiner », comme l’on dit familièrement.