Principes de diktyologie publié le 10/12/2012  - mis à jour le 05/01/2018

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La tâche de la philosophie face au numérique

L’imprimerie avait reconfiguré le monde de Montaigne. Dans notre monde, c’est le numérique qui nous reconfigure. Nous vivons dans un océan d’informations qui affecte les aspects les plus triviaux de nos vies. La tâche de la philosophie n’est pas d’abord de s’interroger sur les usages que nous avons du numérique, ce qui relèverait plutôt de la sociologie. Elle est d’expliciter, de rendre compte de la texture représentationnelle et symbolique que présentent les réseaux.

Elle est de comprendre ce que signifie le fait que les machines contemporaines communiquent en permanence, même quand on n’y prend aucune part, automatiquement, comme lorsque des algorithmes
organisent pour nous et à notre place des savoirs (Google, Wiki, etc.). Notre ordinateur, en vérité, reçoit et envoie des informations en permanence lorsqu’il est connecté à l’internet. L’Internet, au fond, est en lui-même une écriture permanente et en transit.

Qu’est-ce donc alors qu’écrire ? Une machine, ça écrit, ça produit du sens, même là où il n’y en a pas pour nous, tout simplement du fait des automatismes qu’elle mobilise et des conséquences sémantiques qui en résultent. On peut en parallèle se demander : "qu’est-ce qui vaut le détour dans tout ce que j’ai écrit sur Internet ?" Nous n’arrêtons pas d’écrire, de produire du signifiant, mais le signifié se réduit à l’intérêt personnel, familial ou privé auquel il se résume. Cependant la communication ne se réduit pas à dire des choses importantes ou intéressantes à des interlocuteurs eux-mêmes intéressés. Il y a aussi, dans les espaces numériques, le plaisir de parler pour ne rien dire, ce qui peut demander du talent. Internet est alors le spectacle de l’entre-expression du sens et du non-sens. Il y a de la parole sérieuse, celle principalement qui produit du droit, de la norme. Mais il y a aussi un régime de vie, de la circulation d’écrit et de signification, qui est à lui-même sa propre fin.

On peut alors former un néologisme pour désigner cette étude de ce que les réseaux dévoilent de nous-mêmes, en s’appuyant sur le grec δίκτυο qui signifie réseau : la diktyologie. On peut mener cette étude selon trois axes.

Les trois axes de la diktyologie

L’axe logologique

L’écriture, la production de signifiants fait que les réseaux forment un système de signification en translation. Ainsi quand on écrit un mot dans son navigateur, celui-ci est interprété par ce logiciel, qui l’interprète pour le système d’exploitation, qui l’interprète à son tour pour la machine. On manipule plusieurs langages sans s’en apercevoir, qui s’écrivent avec la machine.

On pourra alors se demander ce que signifie participer ainsi à une oeuvre commune. Nous avons l’illusion d’écrire ce que nous voulons, mais pour cela on utilise des protocoles contraints qui ne peuvent pas être sans incidence sur l’écrit et la pensée qui y préside.

L’axe nomologique : la concurrence des normativités.

Il y a un projet d’"Internet responsable" (éviter les échanges illégaux, voire immoraux, ne pas être agressif...) mais la responsabilité, au delà de la morale familiale ou sociale, consiste par exemple à savoir pourquoi on choisit tel navigateur plutôt que tel autre. La véritable responsabilité est dans l’appropriation des langages. "Le code, c’est la loi", pour paraphraser le juriste américain Lawrence Lessig. Quand une société américaine comme l’ICANN a le monopole mondial de la régulation des noms de domaine de premier niveau (.com, .fr, .org...) avec les codes informatiques qui leur correspondent, cela mérite réflexion.

Si l’on veut des citoyens qui comprennent le monde dans lequel ils vivent, il faut alors leur apprendre à lire et à écrire les langages informatiques et à réfléchir sur les potentialités du numérique en termes de liberté ou d’aliénation.

L’axe égologique

La question n’est pas "que suis-je dans cette salle des machines ?" mais "qu’est-ce que cette subjectivité liée à Internet, qui se définit par le numérique ?" Nous sommes à distance numérique de nous-mêmes car les réseaux sont de la mémoire et des traces, et non pas simplement le dépôt de ce que nous fûmes et de ce que nous continuons d’être. Les réseaux permettent ainsi de mettre sur le même plan passé et présent. D’un point de vue informatique, il n’y a pas de différence essentielle entre entre 2002 et 2012 : l’on est "tout
entier" dans ce qu’on écrivit en 2002, "tout entier" dans
ce qu’on écrit en 2012. L’identité personnelle est ainsi devenue élastique. Elle est exposée non plus seulement aux intentions de mes interlocuteurs mais à des machines qui définissent mon identité. Par exemple, mon identité est prise en charge par des sites marchands qui, au moyen de leurs algorithmes, se souviennent de mes précédentes recherches et me proposent des produits susceptibles de m’intéresser.

Tout cela ne nous plonge pas dans les mondes de Blade runner ou de 1984 mais mérite d’être élucidé pour comprendre à nouveaux frais la façon dont nous produisons notre monde.

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