“Aux choses mêmes” : l’interprétation merleau-pontienne. publié le 13/03/2010

I. Le retour “aux choses mêmes” chez Husserl

Lorsque Husserl expose les premiers principes de sa philosophie dans les Recherches logiques1, en 1900, la proposition “le retour aux choses mêmes” paraît comme une déclaration de guerre contre les conceptions positivistes de son époque. Pour le positivisme, alors idéologie régnante dans la seconde moitié du XIX°s, toutes les propositions théoriques, toutes les connaissances qui ne sont pas validées par des faits expérimentaux sont sans consistance. Seuls les énoncés qui renvoient à des faits, pouvant être confirmés par l’expérience ont une valeur scientifique. Toutes les propositions métaphysiques (sur l’immortalité de l’âme, l’existence de Dieu, la connaissance de l’infini) sont vaines. Le positiviste prétend seulement énoncer sans préjugés d’aucune sorte les lois sous lesquelles les faits viennent s’ordonner. Husserl ne récuse pas cette définition de la science positive, il se présente justement comme le plus positiviste des positivistes, le positiviste authentique, affirmant ironiquement dans le § 20 des Ideen I : nous les phénoménologues, nous sommes les vrais positivistes2.

Si le phénoménologue Husserl a raison de se présenter comme l’ultime positiviste, lui le philosophe des fondements des mathématiques et de la logique, c’est qu’il a justement pour but d’appuyer toutes les propositions mathématiques ou logiques sur des faits, (mais pas les faits des positivistes, c’est-à-dire les choses toutes faites qu’ils rencontrent dans leur expérience). Ce que le phénoménologue désigne comme les faits, ce sont les vécus immédiats, c’est-à-dire ce qui se donne à nous, avant toute désignation par un symbolisme par exemple scientifique, avant l’acte de la compréhension ou de l’interprétation. Ce ne sont pas des faits, mais une expérience première que la science ou le sens commun ont oubliée. Ce qui doit être justifié, c’est comment le sens ad-vient lors de ces expériences originelles, la phénoménologie prétend en produire la genèse. A l’encontre de cette attention au mode de donation originaire du monde et du sensible, le défaut du positiviste commun est de croire que le sens du monde préexiste à notre esprit. Il est en cela absolument naïf, et n’est même pas conscient des attentes et des préjugés qu’il apporte avec lui, en-chaîné dans un préjugé de neutralité, de fausse neutralité3.

La phénoménologie se charge de montrer que la manière dont le monde est connu suppose une véritable genèse, une forme essentielle de constitution de notre part. Il faut montrer quelle vraie présence, quelle vraie vie se trouve sous les propositions figées de la science positiviste. Faire “retour aux choses mêmes”, c’est décrire le vécu dans lequel les phénomènes sont donnés. Il ne s’agit pas de retourner comme le réaliste naïf vers la réalité matérielle, physique, mais vers les modes de conscience dans lesquels quelque chose nous apparaît. “Aux choses mêmes” qu’il faudrait alors traduire ainsi : non pas aller aux faits, aux choses, mais à leur genèse pour nous. Comment sommes nous nous-mêmes constitués pour que des phénomènes nous soient donnés, pour qu’ils nous apparaissent ?
Scrupuleusement, l’enquête husserlienne parvient à montrer que l’acte de percevoir (la perception sensible) est le prototype de la donation, mais non pas dans sa perfection, car c’est le problème essentiel : tout acte de perception est incomplet, ainsi du cube, comme de tout objet à trois dimensions je ne perçois que quelques faces, et cette perception est toujours menacée de déception ; mais cette donation toujours à compléter est aussi la marque de son authenticité. Aussi pour toute connaissance, je devrais interroger la donation, la manière dont les choses sont pour moi - complètes, ou fragmentaires, en attente de vérification. Toute proposition vraie est fondée sur le remplissement d’une attente, par une intuition, un vécu, une expérience à la première personne. La phénoménologie prétend réveiller et révéler dans tous les domaines du savoir, les expériences premières, les donations qui donnent leur consistance aux sciences même les plus formelles, comme la logique ou les mathématiques.

C’est donc la tache de la Phénoménologie comme science rigoureuse pour reprendre le titre du très célèbre article de 1911, de revenir aux vrais fondements, en faisant la chasse aux préjugés du positivisme et du naturalisme, en ré-effectuant à la première personne les évidences fondatrices. La phénoménologie ne peut pas se contenter de vérités qui fonctionnent. Elle est l’exigence de saisir le vécu de façon authentique, en chair et en os ! La science rigoureuse est celle qui se donne la présence authentique de son objet, qui les atteint directement ; elle vise donc ce qui est la donation ultime des choses, leur essence, leur eidos, c’est-à-dire la donation débarrassée de tout ce qui pourrait affaiblir leur présence absolue. Mais une telle ”idéation”, qui est la connaissance parfaite recherchée par Husserl suppose de sortir des faits, de procéder à un travail de purification, visant à mettre à jour la production de l’essence4. Ainsi pour comprendre comment la présence des choses, et du monde, peut avoir lieu pour nous en personne, il faut accomplir avec Husserl ce qu’il nomme la méthode de la réduction.

La tâche de la réduction, c’est de nous faire sortir de l’attitude naturelle, qui nous fait croire que les choses sont au monde, comme elles sont, sans que nous y soyons pour rien, comme si leur sens n’était pas constitué par nous. Car dans l’attitude naturelle, tout va de soi, rien ne paraît vraiment faire problème. L’attitude phénoménologique, principe du questionnement phénoménologique (l‘étonnement dont parlait Fink dans son article) commande que l’on se demande comment les choses sont ce qu’elles sont ; et pour cela, il faut en quelque sorte dissocier la présence et le sens, et chercher le sens à partir de nous, expliquer comment le sens d’une présence (présence du monde que nous n’avons certes pas la prétention de produire) est constitué par nous.

L’attitude phénoménologique interroge le pouvoir de notre subjectivité dans la production du sens et tente de dégager le rôle constitutif de la conscience, en suivant les traces de Descartes. Comment le monde commence pour nous, et retrouver le genèse du sens, telle est la tâche de la réduction cartésienne menée par Husserl qui s’achève par la mise au jour de la fonction du sujet transcendantal, du cogito, le sujet constituant le sens. Merleau-Ponty est attentif par sa lecture des manuscrits de recherche de Husserl au caractère absolument inchoatif de la démarche phénoménologique, qui n’en finit pas de reprendre les mêmes analyses, qui n’en finit pas de s’interroger sur la radicalité de la démarche méthodologique. La difficulté est d’ailleurs là, de façon indépassable. Quel est le contenu le plus profond, la donation ultime, qui donnerait son remplissement adéquat à nos constructions intellectuelles ? C’est la tâche de la réduction intersubjective d’en produire la connaissance.

La réduction intersubjective doit fonder la possibilité qu’un dialogue ait lieu entre des hommes, c’est-à-dire qu’il y ait une véritable communauté de significations, en deçà des mots, préparant l’usage du langage, établissant l’expérience commune en laquelle vivent tous les hommes. Le sens des mots correspond à un remplissement, une référence commune dont notre existence physique, notre corps est le lieu premier d’expérience. Si nous communiquons par les mots, c’est que nous appartenons déjà par le corps au même monde, avant les conventions du langage. La leçon de la Cinquième Méditation cartésienne de Husserl consiste à établir qu’autrui, s’il n’est pas un simple objet, existe pour moi comme sujet percevant, comme sujet sentant, parce que je reconstruis à partir de ses gestes, de ses manifestations physiques, leur image analogique (leur analogon) dans mon corps : les gestes d’autrui éveillent des significations qui sont à la fois les siennes et les miennes. Les gestes qu’autrui accomplit éveillent en moi un écho, à l’occasion de ces gestes, que je mime intérieurement, je fais l’épreuve de ce que pourrait être sa présence, je laisse advenir sa vie intérieure, sa subjectivité corporelle, à partir de la mienne5.
II y a chez Merleau-Ponty, une belle expression à propos du rapport intersubjectif (-que nous trouvons dans ses notes sur l’ œuvre du romancier Claude Simon) : « les hommes eux aussi sont des hommes-gigognes - Si l’on pouvait ouvrir l’un, on y trouverait tous les autres comme dans les poupées russes, ou plutôt moins bien ordonnés, dans un état d’indivision »6 . Mais cette expérience plus ou moins directe de l’indivision, c’est au niveau du corps, le corps-sujet, le corps sentant (la chair pour traduire le Leib allemand) qu’elle se réalise.

Ce que Husserl réalise avec la réduction intersubjective, c’est la genèse du monde objectif, et cela à partir non pas d’une subjectivité isolée, solipsiste, mais d’une sorte d’existence ou d’expérience élargie de la subjectivité, si bien que, la pure présence (celle des choses mêmes) advient à partir d’une donation encore plus directe, plus pure, sans mélange des institutions ou constructions de la conscience. On se trouve au plus près des choses mêmes, telles qu’elles se donnent pour un corps percevant, dans la pure épreuve que le corps fait de son univers environnant. Mais ce corps précisément vit les événements qui l’affectent, plus près des données sensorielles que la conscience qui, elle, produit pourrait-on dire de la différence, de l’absence, en opposant le domaine du sujet et le domaine de l’objet. Le corps-sujet (la Chair) accède aux choses mêmes, mais dans la pensée husserlienne cette expérience doit s’articuler avec l’étage de l’ego pensant, ce qui limite le phénomène d’indivision. L’expérience du Nous primordial dont parle Husserl est certes une expérience directe, mais le dépassement de la subjectivité pensante, est ce à quoi Husserl consent difficilement, notamment dans les Ideen II.

(1) Husserl, Premières Recherches logiques, Paris, PUF, 1990, p.171.

(2) Husserl, Idées directrices pour une phénoménologie (Ideen I) § 20 (HUA III 38), trad. TEL-Gallimard, p. 69 : « Si par “positivisme”, on entend l’effort, absolument libre de préjugé, pour fonder toutes les sciences
sur ce qui est “positif”, c’est-à-dire susceptible d’être saisi de façon originaire, c’est nous qui sommes les
véritables positivistes ».

(3) Neutralité qui n’a pas conscience du travail de réduction, ce que Husserl nomme la réduction galiléenne, condition de l’efficacité de la physique mathématique, mais dont la contre-partie est l’appauvrissement de la connaissance de la face subjective du monde. Cf. La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale § 9 La mathématisation galiléenne de la nature, Paris, Gallimard, 1976, p. 33 sq.

(4) Husserl, La philosophie comme science rigoureuse, Paris, PUF, 1989, p. 48 : « Lorsque par l’intuition, la “couleur” parvient pour nous à la pleine clarté, devient un pur donné, ce donné est une “essence” ».

(5) Ce que Merleau-Ponty commente très fidèlement dans la Phénoménologie de la perception, p. 215 : « Le sens des gestes n’est pas donné, mais compris, c’est-à-dire ressaisi par l’acte du spectateur. Toute la difficulté est de bien concevoir cet acte et de ne pas le confondre avec une opération de connaissance. La communication ou la compréhension des gestes s’obtient par la réciprocité de mes intentions et des gestes d’autrui, de mes gestes et des intentions lisibles dans la conduite d’autrui. Tout se passe comme si l’intention d’autrui habitait mon corps ou comme si mes intentions habitaient le sien ».

(6) Notes de cours (1959-1961), Paris, Gallimard, 1996, p. 211.