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article “Aux choses mêmes” : l’interprétation merleau-pontienne.     -    publié le 13/03/2010

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Conférence d’introduction au Colloque Merleau-Ponty de Rochefort (tenu les 21 et 22 octobre 2008).

Par Olivier Lahbib, professeur au Lycée Merleau-Ponty de Rochefort.

Célébrer l’œuvre de Merleau-Ponty, c’est revenir aux sources productrices de ses lectures et de ses méditations. Peut-être dois-je vous décevoir, mais Merleau-Ponty n’est pas né philosophe à Rochefort, mais bien plutôt dans la lecture des textes du savant, du grand chercheur qu’était Husserl. Si Merleau-Ponty est né en philosophie, c’est dans le paysage intellectuel de la phénoménologie.

Aussi dans la mesure où Merleau-Ponty est le représentant français le plus fidèle, le plus informé de la phénoménologie, il est difficile d’imaginer ce qu’il aurait pu écrire de vraiment original, s’il n’avait pas pratiqué de façon extrêmement approfondie et sérieuse la méthode phénoménologique. Il n’est pourtant pas uniquement un commentateur de Husserl, mais réalise une percée philosophique, crée de nouveaux concepts, mais aussi un nouveau regard sur la réalité. Ce qu’aurait pu être Merleau-Ponty sans l’apport du colossal travail de Husserl, cela n’a donc guère de sens, car il a effectivement habité de l’intérieur la pensée husserlienne pour accomplir une de ses possibilités, une piste que la théorie de Husserl lui a permis de penser, ce qu’il appelle “l’impensé de Husserl”, et qui lui a aussi permis de le critiquer et peut-être en partie de le contre-dire.

Nous voudrions revenir sur le destin que Merleau-Ponty s’est construit en lisant et en prenant au sérieux le formule de Husserl “aux choses mêmes” (“An die Sache selbst”). En 1934, Merleau-Ponty est âgé de 26 ans, et après de très brillantes études, enseigne depuis quatre ans dans différents lycées de Province, il présente un projet de recherche portant sur le problème de la perception, ce projet de recherche montre qu’il a déjà rencontré la phénoménologie de Husserl, notamment dans les textes et les conférences de Aaron Gurwitsch1, dont le rôle paraît si important dans la constitution de son projet. Gurwitsch articule la théorie de la forme (la Gestaltheorie) avec les recherches phénoménologiques de Husserl. Merleau-Ponty indique pourtant dans les quelques pages de présentation de ses projets de recherche qu’il a déjà en quelque sorte choisi la voie qu’il va suivre jusqu’à sa fin précoce. Mais le véritable instant crucial dans sa relation avec la philosophie de Husserl a lieu en 1939, après la lecture d’un article de Eugen Fink, le plus fidèle de tous les assistants de Husserl, article intitulé Le problème de la phénoménologie de Edmund Husserl, et publié dans la Revue internationale de philosophie. Husserl vient de mourir un an plus tôt, le 27 avril 1938.

Il semble que cet article ait eu sur Merleau-Ponty un profond retentissement, car il écrivit aussitôt au directeur des Archives Husserl à Louvain, Van Breda, où venait d’être recueillie la montagne des manuscrits de Husserl, sortis clandestinement de l’Allemagne nazie. Et il se rendit à Louvain en avril 39, pour consulter un choix des inédits de Husserl2, notamment les Ideen II et les textes contemporains de la Krisis. La Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, la dernière entreprise monumentale de la fin de la vie de Husserl. Tous ces manuscrits de recherche vont nourrir sa réflexion et sa thèse, La phénoménologie de la perception, et ses derniers textes non achevés, comme La prose du monde et Le visible et l’invisible vont sortir de la longue méditation des inédits qui ont principalement pour objet la question de la constitution du sens à partir de l’intersubjectivité, et du “monde de la vie”. Merleau-Ponty rencontre d’ailleurs Fink à Louvain lors du même séjour3, mais la discussion semble avoir été compromise par des problèmes linguistiques.

La question est : qu’est-ce qui a tant intéressé Merleau-Ponty dans l’article de Fink, dont le style paraît d’ailleurs, plus heideggerien4 que husserlien ? En quoi a-t-il cristallisé son intérêt et ses attentes ? L’intention de Fink dans cet article était non seulement d’offrir une présentation systématique de la phénoménologie, ce qui a toujours été une grande difficulté, une véritable impossibilité pour son père fondateur mais aussi de montrer comment sa démarche est la démarche radicale, c’est-à-dire en quoi le problème de Husserl est un problème radical. Comme l’écrit Fink, « la “radicalité” d’une philosophie est fonction de la radicalisation de son problème »5. Fink explique que la radicalisation menée par Husserl consiste à reprendre le sens de l’être, de la vérité, et c’est un renouveau dans la démarche de l’étonnement déjà thématisé par la philosophie grecque et Platon évidemment. La méthode husserlienne offre un nouveau départ, radical dans la recherche du sens : « Dans ce retour étonné à l’étant (l’existence des choses), l’homme s’ouvre à nouveau et pour ainsi dire originairement au monde, il se trouve à l’aube d’un nouveau jour du monde, où lui-même et tout ce qui est, commencent à apparaître sous une nouvelle lumière, où la totalité de l’étant s’offre à lui de manière neuve »6.

Sans doute, la promesse d’un nouveau commencement, l’étonnement devant ce qui est, la méthode pour rejoindre l’immédiateté du donné, c’est-à-dire la démarche de la philosophie de Husserl, tout cela devait éveiller l’intérêt de Merleau-Ponty, baignant déjà dans une manière de penser bergsonienne, attentif aux données immédiates de la conscience. Tout cela se trouve résumé dans le slogan “Aux choses mêmes” ! dont Merleau-Ponty explicite le sens dans l’avant propos de la Phénoménologie de la perception7 : « Il s’agit de décrire, et non pas d’expliquer et d’analyser. Cette première consigne que Husserl donnait à la phénoménologie commençante d’être une “psychologie” descriptive, ou de revenir aux choses mêmes, c’est d’abord le désaveu de la science »8. Mais au delà du refus commun du réductionnisme opéré par le positivisme, quelle est la portée révolutionnaire du retour aux choses mêmes ?

Que signifie précisément cette formule chez Husserl ? Que devient-elle dans l’ œuvre de Merleau-Ponty ? Son interprétation est-elle conforme à l’inspiration première de Husserl ?

(1) Cf. A. Gurvitsch, Esquisse de la phénoménologie constitutive, Paris, Vrin, 2002, p.8.

(2) Cf. H.L. van Breda “Maurice Merleau-Ponty et les archives-Husserl à Louvain”, Revue de métaphysique et de morale, 67 (1962), p. 410-430.

(3) Cf. sur ce point, R. Bruzina, Edmund Husserl and Eugen Fink Beginnings and ends in phenomenology, 1928-1938, London & New Haven, Yale University press, 2004, p. 71, p. 522.

(4) Fink, élève et assistant personnel de Husserl, n’a cependant pas échappé à l’influence de Heidegger dont il a suivi un certain nombre de séminaires.

(5) Fink, Le problème de la phénoménologie, repris dans De la phénoménologie, Paris, Minuit, 1976, p. 204.
(Première publication dans la Revue internationale de philosophie, N°1 de l’année 1939, p. 226-270).

(6) Fink, ibid. p. 203.

(7) Husserl, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 1945, p. III : « Revenir aux choses mêmes,
c’est revenir à ce monde avant la connaissance dont la connaissance parle toujours, et à l’égard duquel toute détermination scientifique est abstraite, signitive et dépendante, comme la géométrie à l’égard du paysage où nous avons d’abord appris ce que c’est qu’une forêt, une prairie ou une
rivière »

(8) Phénoménologie de la perception, p. II.

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