L'Arctique : enjeux de pouvoir publié le 14/10/2025
Lors d’une intervention remarquée au Festival International de Géographie de Saint-Dié-des-Vosges, Camille Escudé a partagé son expertise sur l’Arctique en mettant en lumière les dynamiques de pouvoir propres à cette région stratégique.
Camille Escudé Joffres est docteure associée au Centre d’études internationales (CERI) de Sciences Po Paris et professeure agrégée de Géographie. Elle est également vice-directrice du pôle "Nordiques/Arctique" du Groupe d’Etudes Géopolitiques (GEG), membre du GDR Arctique du CNRS, ainsi que du Comité National Français de la Recherche Arctique et Antarctique). À l’interface des relations internationales et de la géographie, elle s’intéresse à la coopération politique et à l’intégration régionale en Arctique.
Camille Escudé est l’autrice et la coordinatrice scientifique de la Documentation photographique N° 8161 – Octobre 2024 portant sur les pôles.
Vous retrouverez ses articles dans la revue Le Grand Continent
Les représentations de pouvoir dans la culture populaire...
Cinq références peuvent servir à l’illustrer les représentations des enjeux de pouvoir dans la culture populaire.
1ère référence : Le "Docteur Folamour" de Stanley Kubrick de 1964 pendant la Guerre froide.
Le film met en scène la course à l’armement, les rivalités entre grandes puissances (États-Unis et URSS) et la gestion paranoïaque de territoires ou de ressources susceptibles de conférer un avantage géopolitique, même au prix de la destruction de l’humanité. L’Arctique, dans la réalité contemporaine, est précisément un nouvel espace de compétition stratégique où se rejouent des logiques similaires : confrontation entre États, alliances militaires (présence de bases, surveillance), enjeux de projection de puissance, et risques d’escalade liés à la possession et au contrôle de ressources ou de passages.
En somme, « Docteur Folamour » sert de métaphore critique pour comprendre la persistance des enjeux de pouvoir, de méfiance et de confrontation irrationnelle qui se retrouvent aujourd’hui dans l’espace arctique.
2ème référence : La série Netflix "Occupied" sous l’égide de J.Nesbo
La série illustre la complexité des rapports de force entre États, alliances et mouvements de résistance. Elle dépeint la Norvège occupée par la Russie, mettant en scène des conflits politiques, diplomatiques, économiques, mais aussi personnels. Ces récits incarnent très concrètement les tensions du pouvoir exercées sur un territoire stratégique et les différentes réactions face à cette domination.
3ème référence : "Nanouk l’esquimau" film de Robert Flaherty en 1922
"Nanouk l’Esquimau", bien que présenté comme un documentaire ethnographique, porte un regard ambivalent sur le pouvoir postcolonial : il valorise la vie inuit et la résilience face à la nature, mais il reconstruit aussi cette réalité sous un prisme occidental, selon les intentions du cinéaste. Flaherty dirige les Inuits, paie ses acteurs et met en scène des gestes ou des situations qu’ils n’auraient pas pu être spontanément réalisés pour la caméra (ex. : pêche quotidienne ou comportement devant le gramophone). On observe ainsi une forme d’ingérence culturelle : la caméra occidentale décide de comment raconter la vie des autochtones, selon ses codes et attentes, ce qui est un processus typiquement postcolonial.
4ème référence : La série danoise "Borgen"
La série danoise « Borgen » propose une représentation très riche et réaliste des enjeux et mécanismes du pouvoir politique, inscrits dans la culture populaire. Dans cette série, le pouvoir de Copenhague sur le Groenland est montré principalement à travers les enjeux géopolitiques, économiques et politiques liés à ce territoire autonome sous souveraineté danoise.
5e référence : La série "Chroniques arctiques" sitcom canadienne de Netflix 2025
Cette série offre un regard moderne et authentique sur la vie d’une communauté inuite contemporaine dans le Grand Nord canadien, sur l’île du Prince-de-Galles au Nunavut. « Chroniques Arctiques » représente le pouvoir à travers le prisme de la vie quotidienne, des luttes personnelles et communautaires. Le personnage principal, Siaja, prend progressivement le contrôle de sa vie et de son rôle social, illustrant un pouvoir féminin, inclusif, qui s’exerce dans un cadre communautaire et culturel fort. Ainsi la série met aussi en avant les rapports de pouvoir liés aux relations entre les populations autochtones et les institutions externes, évoquant les enjeux politiques et postcoloniaux, souvent absents des représentations grand public.
... Aux représentations de pouvoir politique
Le 2 août 2007, une expédition russe a planté un drapeau national en titane au fond marin sous le pôle Nord à 4200 m de profondeur pour revendiquer la souveraineté sur cette zone stratégique.
Autre exemple, la carte de 2019 éditée par la Chine montrant le passage de la route de la soie par l’Arctique alors que celle-ci n’existe pas encore :
Enfin la carte sur la coopération politique en Arctique représente visuellement le pouvoir politique arctique comme un jeu complexe mêlant souveraineté étatique territorialisée et coopérations multi-acteurs, avec une reconnaissance croissante des acteurs non étatiques et régionaux. Elle illustre aussi la politisation croissante de l’Arctique, espace stratégique, écologique, et symbolique mondial, où le pouvoir se répartit sur de nombreuses échelles politiques et territoriales.
L’Arctique : sujet et produit de multiples rapports de pouvoir
L’Arctique peut être perçue comme la dernière frontière, le dernier front pionnier.
La première représentation de l’Arctique comme « dernière frontière » apparaît notamment dans une publication du Petit Journal en 1909, l’année même où Robert Peary atteint (ou prétend atteindre) le pôle Nord. Le journal participe alors activement à cette représentation de l’Arctique comme « dernière frontière » en conjuguant informations, mythes et exploit héroïque dans le cadre d’une médiatisation grand public, ancrant ces notions dans la culture populaire de l’époque.
Depuis d’autres documents illustrent ce fait de dernier front pionnier.
Ainsi depuis la Seconde Guerre mondiale, il s’agit d’un territoire de confrontation de pouvoirs. Un exemple marquant est labase aérienne des Etats-Unis de ThuLé au Groenland. Elle se situe à 1500 km du pôle nord. Elle a été construite dans les années 1940 par les Américains puis largement agrandie dans les années 1950. Cette base a longtemps constitué un enjeu géopolitique majeur pour le Danemark et les États-Unis et comporte de nombreuses installations d’observation et de détection mais également une piste de 3000 mètres qui accueille environ 2600 vols militaires et internationaux par an.
Pendant la guerre froide, le détroit de Béring a posé plusieurs problèmes majeurs concernant la maîtrise de l’Arctique. Il a été surnommé le « rideau de glace » en référence au « rideau de fer » européen, incarnant une frontière fermée, militarisée et un lieu de tensions intenses entre États-Unis et URSS, symbolisant la confrontation Est-Ouest dans la maîtrise arctique.
Dans les années 80, le dégel de Mikhaïl Gorbatchev a permis la création du conseil de l’Arctique, ce qui a changé les rapports de force. Ce conseil a transformé les rapports de pouvoir dans la région en instaurant une gouvernance basée sur la coopération volontaire, le consensus, la participation autochtone et la gestion durable, dépolitisant temporairement des enjeux territoriaux potentiellement conflictuels et inscrivant l’Arctique dans un cadre de gouvernance internationale partagée et complexe.
Dans les années 2000, le conseil de l’Arctique accueille de nouvelles puissances. La Chine n’est pas un État membre du Conseil de l’Arctique, mais elle est devenue membre observateur permanent en 2013. Ce statut lui permet de participer aux discussions du Conseil sans pouvoir voter sur les décisions prises, qui restent réservées aux États arctiques. Ce statut reflète aussi la volonté chinoise de s’imposer progressivement comme une puissance influente dans l’Arctique, en lien avec ses ambitions économiques et géostratégiques, notamment via la « route polaire de la soie » (Belt and Road Initiative).
L’Arctique : Territoire de démonstration de puissances
La carte sur la flotte mondiale de brise glace d’Hervé Baudu illustre bien le fait que l’Arctique est un territoire de démonstration de puissances.
"Dans l’histoire de la navigation arctique, il n’y aura jamais eu autant de navires de classe Glace construits que durant cette décennie. La plus grande part de cette flotte est d’une classe Glace élevée. Elle se concentre principalement sur les routes maritimes des sites d’exploitation des ressources pétrolières et gazières russes. Depuis que le président de la Russie, Vladimir Poutine a déclaré comme priorité nationale le développement de la côte Nord de l’océan Arctique, la Russie est la nation dont les investissements sont les plus ambitieux dans la construction d’une flotte de navires capables de naviguer toute l’année dans la banquise." Hervé Baudu – Ensm 2018
Conclusion
Finalement les questions qui se posent sont :
Qui a le droit d’avoir le pouvoir ?
Doit-on sanctuariser l’Arctique ?
Doit-on tenir compte du fait que l’Arctique est un territoire habité (Tromso est la quatrième ville de Norvège) ?

