Élémentaire, mon cher lecteur ! publié le 09/12/2018

Mener une lecture analytique comme une enquête policière.

Dans une pièce de théâtre

Cette démarche peut s’étendre, suivant les objectifs que l’on se fixe, à des textes très divers. Dans la scène d’ouverture de sa pièce intitulée Les Bonnes, par exemple, Jean Genet présente au spectateur un duo trompeur.
En apparence, en effet, on y voit un personnage assez odieux, Madame, donner à sa bonne, Claire, des ordres impérieux. En réalité, il s’agit d’une mise en abyme ; Madame est absente, et les deux bonnes, Claire et Solange, se livrent à un jeu de rôles qui souligne la violence de la domination sociale, mais aussi l’ambiguïté des sentiments qu’elles éprouvent à l’égard d’une maîtresse largement fantasmée, à la fois enviée et détestée.
L’étude du texte en classe, cependant, risque de ruiner l’effet produit par le dispositif du dramaturge ; c’est que le lecteur, contrairement au spectateur, a accès aux didascalies qui lui indiquent clairement l’identité des personnages. Pourquoi ne pas mettre alors les élèves dans la même situation de réception que les spectateurs de la pièce ?
Il suffit pour cela de leur proposer une première lecture du texte dans lequel on aura effacé le nom des personnages. Ce choix peut facilement se justifier auprès d’eux par un premier objectif clairement affiché : on cherchera à vérifier le fonctionnement d’une scène d’exposition, dans laquelle le dramaturge donne au spectateur des éléments d’information sur l’intrigue et l’identité des protagonistes.
A l’issue de leur première lecture, les élèves complètent le texte en rétablissant le nom des personnages devant les répliques, tandis que l’on débute l’étude par une première analyse de la situation.

Exemple de travail avec le texte "Les Bonnes" de Jean Genet (Word de 26.1 ko)

Mener une lecture analytique comme une enquête policière.

Dans un second temps, on pourra cependant leur faire relever certains détails étranges, qui finissent par contredire leur première approche du texte ; la présence sur scène d’une « petite robe noire de domestique », le passage inattendu du « vous » au « tu » dans la bouche de Madame, dont l’attitude, très outrée, est qualifiée de « théâtrale », mais aussi la référence constante au temps qui passe et à une certaine urgence…
Les élèves perçoivent alors l’illusion produite par le texte, et sont, pour s’y être eux-mêmes laissés prendre, plus sensibles à ses effets.
La dernière phase de l’étude consiste alors à analyser et à interpréter ce choix singulier de l’auteur.

Dans un texte poétique

Dans les exemples précédents, la démarche d’enquête se justifie d’autant plus facilement qu’elle s’intègre à la stratégie mise en place par l’auteur lui-même. Rien n’empêche cependant de recréer ce type de situation, en jouant sur la première réception du texte par les élèves, en prenant soin, par exemple, de ne leur livrer d’abord qu’une version tronquée du texte.
Ainsi, le célèbre poème d’Agrippa d’Aubigné Je veux peindre la France, dont le titre reprend le premier vers, explicite-t-il d’emblée le sens de la métaphore qui sera filée tout au long du texte. C’est en effet la France que l’auteur représente comme une « mère affligée » et dévastée par les querelles de ses deux nourrissons, lesquels se poursuivent, plein de rage et de haine, jusque dans son giron.
L’image est très choquante, parce qu’elle repose sur l’opposition entre la douceur associée à la prime enfance et à la maternité, et la violence extrême des deux frères. Pour mieux faire ressentir toute l’efficacité démonstrative du procédé, on peut proposer une première lecture du texte dans laquelle on supprime les deux premiers vers ; les élèves, d’abord surpris par le caractère excessif de la scène en relèvent facilement les procédés.
Dans un second temps, on leur demande de deviner, grâce au paratexte, quelle est l’identité des deux frères, puis on restitue le texte dans son intégralité. On peut dès lors s’interroger sur l’efficacité de la stratégie argumentative du poète.