Assises académiques des langues vivantes publié le 30/11/2008  - mis à jour le 28/04/2010

30 septembre 2008

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Mais l’éradication de Babel se produisit-elle réellement ? La tour, certes, tomba en ruine — les archéologues, obstinés, en ont recherché pendant des siècles et peut-être même retrouvé l’emplacement, en Irak, à Babylone. Mais la profusion des langues, elle, est bien là. Babel est donc vivante, mais, à la suite d’un changement axiologique, la connotation négative, fatidique, attachée au terme s’est dissipée depuis longtemps. Dans le monde multipolaire qui est le nôtre, marqué par la mondialisation — quatrième mondialisation, au dire de Serge Gruzinski, qui ne saurait faire oublier cependant la première grande mondialisation, liée à la Découverte de l’Amérique, qui mit en relation Europe, Afrique, Amérique et Asie—, ne pourrait-on concevoir une « Babel heureuse » ? Remarquons au passage qu’il existe sur l’origine de la diversité des langues, toujours dans la tradition biblique, plus précisément dans les Actes des Apôtres, une deuxième version, plus optimiste, plus stimulante. Nous voulons parler de l’épisode des langues de feu qui se posèrent sur les apôtres, lesquels, pénétrés par le Saint-Esprit, commencèrent à s’exprimer avec une étonnante aisance en des langues différentes qui, par la suite, leur permirent de se lancer dans la grande aventure de l’évangélisation.

Babel pourrait-elle donc renvoyer à une image apaisée ? « Babel heureuse », alors ? Je reprends ici sciemment le titre d’un opuscule publié en 2002 à l’occasion de la troisième édition du festival Littératures métisses organisé par l’association des Musiques métisses d’Angoulême et l’Office du Livre en Poitou-Charentes . Véritable mosaïque de textes tous écrits en français, mais émanant d’écrivains aux origines diverses et aux expériences singulières (Maryse Condé, Colette Fellous, Gisèle Pineau, Abdellatif Laâbi, Jamal Majhoub, Eduardo Manet, Marjane Satrapi...), « Babel heureuse » constitue un évident éloge de la diversité. Deux ans plus tard, en 2004, toujours dans le cadre des Littératures métisses, l’Office du Livre en Poitou-Charentes ne publiait-il pas, à l’occasion de son 20ème anniversaire, un autre bouquet de textes venus d’Europe et des Amériques, sous le titre éloquent de Éloge de la diversité ?
Certes, il subsiste jusqu’à nos jours — et une toute récente émission sur France Culture n’a pas manqué de me le rappeler— une certaine nostalgie d’une langue unique, censée aplanir toutes les difficultés de compréhension entre les hommes. Je veux parler de l’espéranto, bien entendu, une langue conçue et construite de toutes pièces, à la fin du XIXème siècle, par un ophtalmologue polonais, Ludwik Lejzer Zamenhof, dans le but de faciliter la communication entre les hommes. Il existe d’ailleurs en France une association appelée Espéranto-France. L’espéranto : une langue portée par un idéal de paix, de concorde universelle ; une langue qui se voulut langue de travail, et à laquelle la France des années 30 refusa ce statut. Une langue dont le sort hasardeux nous oblige à réfléchir sur ce que signifie réellement l’apprentissage d’une langue.