Enrichir et valoriser le fonds poésie du CDI : vers un enjeu sociétal ? publié le 01/04/2019  - mis à jour le 30/04/2019

Contours de la poésie

Nous venons de voir que la poésie est inconstante et ancrée dans le réel mais cela ne suffit pas à la définir. Si Jean-Pierre Siméon admet qu’il est difficile d’en donner une définition, pour lui, elle repose cependant sur deux gestes fondateurs : un geste esthétique et un geste éthique.

Le geste esthétique : une transgression de la langue

  • La poésie est un extraordinaire laboratoire d’invention dans la langue. Nul n’avance autant que les poètes dans la langue et là réside leur fonction première : cette capacité à déplacer la langue dans son lieu impossible, là où elle n’a pas lieu d’être, là où il n’est pas prévu qu’elle soit. Tout simplement, le poète parle comme on ne parle pas.
  • (…) Le poète s’autorise tout ce que les grammaires interdisent. (…) Ce n’est pas une prise de liberté qui viendrait d’une non-connaissance de la langue, au contraire, c’est à partir de la langue donnée et de sa transgression consciente qu’il la mène dans un lieu inattendu, insolite.
    (La vitamine P, p.46-47)

Le geste éthique : une conscience du monde

La poésie n’explique pas ce qu’il convient de faire, de comprendre ou de penser, elle relève plutôt d’une conscience du monde, un questionnement, un ancrage au cœur de notre humanité et de la réalité.

La poésie :

  • est une appréhension du monde particulière, essentiellement interrogative, fondée sur la langue partagée par tous mais réinventée par le poète.
    (La vitamine P, p25)
  • hésite, elle questionne, elle s’interroge, elle est inquiète, comme vous, de ce qu’elle ne comprend pas. Mais c’est une inquiétude heureuse le plus souvent parce qu’elle apprend que la vie bouge, qu’on n’en a jamais fini avec l’inconnu, qu’il y a toujours du neuf, que l’histoire de chacun et l’histoire de tous sont multiples et infinies comme là-haut les troupeaux d’étoiles. Pour tout dire, c’est ça, la poésie, d’abord et surtout : une questionneuse enragée.
    (Aïe ! Un poète, p.18-19)
  • est d’abord une invitation à cet effort [être attentif à soi, aux autres, au monde, bref à la réalité profonde et multiple] et elle en est la pratique.
    (La vitamine P, p.43)

Un effort d’attention

Cette conscience du monde demande un effort d’attention.

  • La rencontre avec le poème est comme la rencontre avec quelqu’un : elle suppose le temps, la patience, la lenteur, la fréquentation obstinée, à la fois le désir de découvrir et en même temps une certaine attente. Il faut accepter qu’une rencontre, si elle nous importe, soit un appel en nous à un effort d’attention.
    Or tout le monde en a la compétence, mais tout le monde ne l’exerce pas.
    (La vitamine P, p.69)
  • Oui, la poésie, qui depuis ses débuts accompagne l’aventure humaine, est d’abord l’effort de la conscience avide de saisir la réalité dans son heureuse complexité.
    (La vitamine P, p.141)

Jean-Pierre Siméon précise que cet effort n’est pas conceptuel et qu’il

ne demande que de mobiliser des capacités dont tout le monde est originellement pourvu autant que de nez et d’oreilles : le silence, la lenteur, la patience, bref l’attention qui est immobilisation de tout au profit de la mobilisation de la conscience.
(La poésie sauvera le monde, p.51-52)

Il est cependant bien conscient que

le sentiment de l’effort demandé est à proportion de la grave détérioration de la capacité d’attention que produit une époque où la vitesse est en tout la valeur suprême.
(La poésie sauvera le monde, p.52)

N’est-ce donc pas là l’un des enjeux de la poésie pour la jeunesse ? L’habituer dès son jeune âge à être attentif au monde qui l’entoure ?