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article Internet, entre autonomie et dépendance, par M. Duprat     -    publié le 15/04/2009    mis à jour le 09/01/2013

Ouverture de la Journée académique des professeurs documentalistes du 8 avril 2009 à Niort par Patrick Duprat, IA-IPR EVS

Dans un article1 qui a connu un retentissement (un véritable « Buzz ») dans le Landerneau de l’info - doc) sous le titre « is Google making us stupid ? » Nicholas Carr a écrit :
« Ces dernières années, j’ai eu la désagréable impression que quelqu’un, ou quelque chose, bricolait mon cerveau, en reconnectait les circuits neuronaux, reprogrammait ma mémoire. Mon esprit ne disparaît pas, je n’irai pas jusque là, mais il est en train de changer. Je ne pense plus de la même façon qu’avant. C’est quand je lis que c’est le plus flagrant. Auparavant me plonger dans un livre ou dans un long article ne me posait aucun problème. Mon esprit était happé par la narration ou par la construction de l’argumentation et je passais des heures à me laisser porter par de longs morceaux de prose. Ce n’est plus que rarement le cas. Désormais, ma concentration commence à s’effilocher au bout de deux à trois pages. Je m’agite, je perds le fil, je cherche autre chose à faire. J’ai l’impression d’être toujours en train de forcer mon cerveau rétif à revenir au texte. La lecture profonde qui était auparavant naturelle est devenue une lutte. »

Cette introduction un peu provocatrice ne doit pas laisser ignorer le reste de l’article plus nuancé où l’auteur qui n’est un « ancien » conservateur pas plus qu’un « moderne » inconditionnel pose le problème des usages inconsidérés sans pour autant nier les apports informationnels que les outils numériques nous apportent.

Ces constats que nous sommes désormais nombreux à faire ont fait l’objet d’un rapport sénatorial dit rapport Assouline2qui s’interroge sur le risque ou l’opportunité des nouveaux médias pour la jeunesse et qui pose en regard, concernant leur maîtrise, la nécessité du contrôle et de l’éducation. Affirmant clairement et sans ambiguïté que les jeunes sont le fer de lance de la révolution numérique il formule des propositions qui interpellent autant le droit que la formation. Sur ce dernier point, les préconisations sont claires et assignent de vraies responsabilités à l’organisation des enseignements. On pourra aussi, sur cette thématique consulter l’enquête de la européenne « médiapro » de 20063 qui concluait sur la nécessité d’approfondir l’étude d’une façon longitudinale tant il apparaissait que les risques n’étaient pas suffisamment explicités.

Nous vivons au quotidien entourés de « digital natives » ou pour parler franco latin « d’élèves numerici » dont les usages peuvent nous impressionner tant ils nous semblent naturels et aisés. Nous pouvons aussi au-delà de cette vision nous interroger sur une forme de cyberdépendance voire d’addiction que des représentants parlementaires ont dénoncés en 2008.4
C’est la raison pour laquelle il est apparu important d’entendre le centre d’addictologie du CHU de Nantes qui, comme d’autres centres spécialisés de France comme celui en particulier de l’hôpital Marmottan5de Paris, se sont emparés de ces véritables pathologies qui peuvent conduire au pire.

Ces aspects pathologiques, pour être tout particulièrement inquiétants ne sont pas strictement de notre ressort même si notre mission éducative doit constituer un rempart préventif face aux dérives d’usages incontrôlés. Cependant, nous devons, dans le champ spécifique de la documentation et de la formation à la maîtrise de l’information, avoir une réflexion de fond sur tous les usages liés à la pratique des nouveaux médias et la façon d’organiser une pédagogie adaptée.

S’il est hors de question d’ici faire le procès passéiste des nouveaux médias et d’adopter une position nostalgique lovée sur le codex il convient, pour bien négocier ce changement de culture, de se poser les bonnes questions. L’exercice est difficile d’autant plus que nous devons avancer en même temps que progressent les technologies et sans aucun temps d’avance sur les jeunes…

La posture est difficile tant il est vrai que nous sommes tous, peu ou prou, les héritiers d’une culture traditionnelle largement ancrée sur le papier. La dématérialisation des supports, l’accès facile aux ressources et la quantité phénoménale d’informations immédiatement accessibles procèdent à la fois d’une compression du temps et d’une expansion de l’espace qui remettent en question nos repères habituels. Ces phénomènes se doublent d’une multiplication des supports et des langages qui demandent de passer d’un effort sémantique à un effort sémiotique pour faire face à la multiplication des signes qui pourraient faire redouter, par l’abondance et selon la formule consacrée « trop de …tue … », la disparition du signe et de sa charge signifiante.

Que dire de nos élèves qui surfent avec aisance sur la vague sans pour autant construire de véritables connaissances….usages et habiletés ne sauraient à eux seuls constituer des savoirs. L’illusion de la facilité, l’ergonomie presse bouton sont contradictoires avec l’idée même de formation ; le virtuel qui se substitue à l’imaginaire contribue à la perte de repères et dans tous les cas peut apparaître comme dangereux s’agissant de la construction identitaire.

Les objets numériques facteurs de progrès sont autant de clés qui mal utilisées peuvent conduire à des dérives de sens. C’est ainsi que le virtuel qui permet de naître et de mourir autant de fois que l’on veut peut amener à des conduites ordaliques totalement dé- structurantes. Le nécessaire imaginaire qui procède d’une construction par le sujet lui-même6 et qui se nourrit de l’expérience aura de la peine à s’enrichir d’un virtuel venant de l’extérieur et s’offrant sans aucune nécessité d’appropriation. La lecture qui nourrit l’imaginaire doit demeurer un objet de travail. Elle doit constituer un effort pédagogique continu.

On ne saurait imaginer que le cerveau de nos élèves se soit génétiquement modifié et que l’hypertexte soit une aptitude naturelle. Si les fenêtres que celui-ci ouvre sont considérables, force est de constater que son usage nécessite, à tout le moins, de vrais apprentissages. En effet il opère des ruptures dans la continuité discursive et dans celle de la logique du texte et de la pensée. S’il n’est pas maîtrisé il peut constituer des chutes abyssales et une perte absolue de sens. La masse informative qu’il délivre aboutit, faute de contrôle, à une surcharge cognitive très vite insupportable et dont l’avatar est un comportement de fuite qui caractérise l’info zappeur.

Le copier coller pratique habituelle de l’info zappeur n’est pas un vice rédhibitoire et peut même être une pratique formatrice à condition qu’elle procède à la fois d’une analyse et d’une démarche. Celles-ci sont celles de la recherche et de tous ses antécédents, de sens, de logique et de méthode dont la maîtrise de la langue écrite et lue est un préalable incontournable.

Le travail enseignant doit donc s’adosser à de vraies exigences si l’on veut que l’apprentissage des nouveaux médias soit un réel progrès. Que penser de ce nouveau concept de sérendipité qui laisserait au hasard la découverte d’objets intéressants…qu’en penser quand l’ABC de la recherche documentaire et au-delà de la recherche d’information est, pour les professionnels de la documentation une démarche construite, articulée sur une logique d’analyse, de sens et de méthode et devant déboucher sur la capacité à discriminer, dans une masse d’objets documentaires et informationnels en fonction de critères de pertinence en lien avec le questionnement initial.

Cette serendipité dans ses possibles dérives est à rapprocher des nouvelles sociabilités du web sémantique, le web 2.0 dont l’accès par un langage naturel et partagé, des indexations communautaires (les « folksonomies ») se bâtit selon des communautés, des wiki, dont le caractère mouvant et instable peu laisser l’élève le moins formé aux mains de la fortune dont on sait qu’elle peut aussi bien être bonne que mauvaise…

Par ailleurs, les blogs et autres « face book » et messageries instantanées développent des comportements sociaux dont les conséquences que l’on ne peut ni ne doit ignorer peuvent être totalement destructrices. Qu’en penser lorsque toutes les statistiques, toutes les enquêtes montrent à l’envie que très nombreux sont nos élèves qui recrus d’informations se mettent à nu à l’aveugle et se jettent en pâture dans une toile aveugle où ils peuvent s’engluer voire s’abîmer.

Notre responsabilité est donc engagée bien au-delà du champ strictement pédagogique car face à toutes ces nouvelles sociabilités, ces nouveaux langages, c’est l’émergence d’une nouvelle citoyenneté qu’il nous faut accompagner. Cela passe aussi bien par la construction de vraies maîtrises que par le développement du sens critique et tout ce cheminement doit amener à la mise en place de comportements responsables, soucieux à la fois du respect de soi et de la reconnaissance de l’altérité. N’oublions pas par ailleurs que les logiques souterraines de l’ensemble des nouvelles technologies de l’information sont des logiques marchandes qui ne sauraient épargner le monde de l’éducation qui est une cible non négligeable de ces enjeux économiques. L’encyclopédisme ne doit pas se dissoudre dans les wiki et autres communautés, il reste porteur de valeurs et de références que le tout numérique, loin de faire oublier doit au contraire et plus que jamais mettre en première ligne. Cette obligation est fortement sensible dans les efforts des législateurs à encadrer ces pratiques tant pour protéger les personnes et les usagers que pour préserver les intérêts des auteurs.

Les tables rondes organisées et les conférences de cette journée de réflexion qui réunissent des acteurs institutionnels mais aussi des intervenants d’autres horizons devront susciter des interrogations fortes sur les contenus, les méthodes et les objectifs de nos interventions pédagogiques et éducatives si tant est que les deux perspectives puissent être disjointes.

Ces interrogations croiseront sans nul doute la nécessité de renforcer le travail collaboratif, les pratiques transversales et la logique de vraies politiques documentaires d’établissement.


Voir le compte rendu de la journée

(2) Rapport n°46 (2008-2009) ; http://www.senat.fr/commission/cult/index.html et blog de la mission :
http://blogs.senat.fr/mediasjeunesse/

(3) « Appropriation des nouveaux médias par les jeunes » sur le site du CLEMI : http://www.clemi.org

(4) "La cyberdépendance, état des lieux et propositions" : http://www.afjv.com/press0811/081121_rapport_cyberdependance.htm

(5) Cf article de Marc Valleur chef de service hôpital Marmottan in actes de la Desco : http://eduscol.education.fr/D0126/risk_acte8.htm

(6) cf sur ce sujet les thèses freudiennes et celle de Lacan

- Document joint
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