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article Brève histoire de K. {Suite 9}     -    publié le 28/06/2013

Au fond j’aimerais que ça donne du {bonheur}...

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Je m’attendris. J’attendris mon petit moi sur moi. Rarement il me semble je m’attendris en vérité sur l’autre. La vraie compassion demande que l’on marche longtemps seul et qu’on pleure longtemps seul. La vraie compassion est la transparence née de l’usure.
S’attendrir, c’est poser une caresse sur son propre cœur. Pour se consoler soi-même, quand l’autre nous a occasionné du chagrin immérité (comme K.) ou pour oublier durant un moment d’enfance que, depuis longtemps, depuis qu’on est une grande personne, on n’a plus droit aux tartines à quatre heures, préparées avec du beurre et du chocolat râpé dessus. Le cœur privé a pour toujours l’âge tendre et vert, il a toujours son pied qui boite, un soulier délacé, c’est cela la mélancolie, la longue mère invisible qu’on attend toujours et qui ne vient pas.
Je m’attendris précocement sur moi-même mais K., l’inusable aiguillon, m’empêche de sombrer au fond du miroir.
…Déjà il y a le soleil qui tranche et taille obstinément dans mes diapos, j’ai beau tirer sur les rideaux, les étirer, rien n’y fait, déjà je n’ai pas la place suffisante pour reculer mon projecteur et agrandir l’image, je bute dans l’épaule d’Ulysse et la classe remue, K. tourne la tête dans tous les sens, darde parfois un regard interrogateur vers le fond de l’aile droite, comme s’il prévoyait ou attendait, non la projection de mes moyens pédagogiques mais celle d’un projectile, moyennant un machin sournois, bricolé à l’arrache, pendant le midi-deux.
Au mien, de menu : les rythmes structurels et l’expression par le rythme. Mais K. est arythmique, si j’en juge (je pleurniche : il était si doux soudain l’autre jour), il souffle et sue (cependant toujours pâle), il a la fine équipe sous contrôle, rien à dire.
De l’attendrissement de fausse compassion, je passe derechef à la rumination amère. Drôle de métier que le mien présentement, me dis-je, je suis dans la cage aux fauves, garder le pouvoir, garder, je vais envoyer la purée.
J’envoie, ajuste le niveau de ma voix, appuie sur chaque syllabe, cogne et martèle, j’évalue mal le retour dans mon oreillette, je huche comme un acteur au théâtre, pour être entendu depuis le fond, K. a l’air d’être assis sur un strapontin, je lui dis K., est-ce que je peux avoir ton oreille ? une seconde pas plus ? avoir son oreille ça l’arrête sec, il se dit tiens, n’importe quoi, non mais sans blague qui est le chef ici ? On m’écoute ? Je ne suis pas la télé…
Pédagogie.
– « Mon propos c’est de dépouiller les tableaux de leur matière picturale, de leur manteau de lumière, pour mettre à nu les grandes lignes qui créent le mouvement (un temps, Victor traduit quelque chose à Tessie, en langage des signes Troité, Tessie est larguée, elle est toujours larguée en fait, je montre que j’attends et que je m’impatiente…) et nous mettent dans le mouvement de l’émotion, nos petits cœurs et nos intelligences sensibles. On m’écoute ? »
Un. Dominante horizontale : la paix, le repos, la sérénité. (Ça passe – mais Tessie n’a pas l’air contente du tout, elle allonge une moue ostentatoire dont elle seule je l’affirme a le secret.)
Deux. Dominante verticale : la solennité, la gravité (K. opine du chef, pour une raison que je soupçonne étrangère à ce qui est censé nous occuper – garder la main pourtant, ne pas céder…).
Trois. Dominante oblique : le mouvement, le dynamisme, l’élan, l’envol (le sein déjaboté de la Liberté guidant le peuple est salué d’importance, mais juste un cil, Tessie allonge encore sa moue si c’est encore possible, mon K. s’ébroue tel un pur-sang, Maxime et Victor font une embardée, les tabourets couinent…).
Quatre. Dominante « vibrionnante ». Le clou. Le point d’orgue. Vincent Van Gogh. Un cyprès de Provence. Comme un cierge de suie, habillé de lave. Un morceau de peinture-peinture, j’ai peur d’un coup d’aller trop loin et de trop tirer sur la corde, la chaleur pousse derrière les vitres, je vais parler d’expressionnisme, du don de soi et, soudain : « Peace and love ! Ouaaahhh ! Les gars, hé ho les gars, peace and love ! », K. se redresse, les yeux au plafond, il mime un fumeur enfumé, un adepte du joint, il est pâle comme un cierge à la cire d’abeille, il se dandine, arbore le geste solennel et inspiré de la fumette, entre l’index et le majeur, souffle une fumée invisible vers le ciel, « Peace and love, les mecs, ouais, putain… ». Il éclate d’un rire fou qui le secoue des pieds à la tête ; les autres l’imitent, ils sont d’accord, d’entrée.
« Pourquoi “peace and love” ? » je lui demande de ma hauteur. – Hein ? pass’que c’est des machins psychédéliques ça » (il suit avec son index aussi pâle que ses paupières fébriles et creusées, les serpentins de Vincent. « Comment tu connais ça toi ? (c’est vrai, comment il connaît ça, lui – pas la fumette, non, mais le psychédélique. J’imagine des choses, je suppute… ses parents étaient-ils de ceux-là, des « peace and love », et le papa inaccessible, « resté là-bas », dans les nuages, libre comme un oiseau…). Van Gogh ne fumait pas le chichon. – Hé ho, n’importe quoi…– Il avalait de l’absinthe. – … ? – Du gros. – Ooouuuais. – C’était le Red Bull de cette époque-là ! Non, je blague. Vincent Van Gogh était peintre comme certains prient, vous voyez (non, ils ne voient pas, ils s’en moquent de ce que je bave, Tessie a l’air vraiment revêche, tout cela va mal finir), il peignait le pauvre comme d’autres célèbrent le monde… pur et entier… désarmé… il n’avait pas cette arme blanche du ricanement (je dis ça parce que Tessie ricane maintenant sans vergogne, elle a dû comprendre un truc mais quoi, je grince, elle m’énerve). Vincent Van Gogh était purement et entièrement dans le feu de l’existence. Il était généreux. Pour moi il a vécu comme un rebelle, et tous ceux qui ont payé de leur personne comme lui. Il s’est consumé. Son art c’était sa vie. »
Un temps de remous.
Des questions ? Pas de questions.
Couinements de tabourets.
J’ai pensé en mon dedans : Que ceux qui ont des oreilles entendent, etc.
J’avais un goût d’irritation dans la bouche.
Et une sécheresse des lèvres qui se contractaient, qui me faisait trébucher sur les mots – c’est souvent ainsi quand j’essaie de parler plus fort que ceux à qui je m’adresse.
« Monsieur ? – Oui ? – Van Gogh, c’est pas celui qui s’est coupé une oreille ? – Oui. – Ouais (en direction d’un voisin), tu vois que c’est vrai et pis il l’a apportée à une meuf. Dans son mouchoir. – Carrément. »
Cette chute (comme on tombe) dans la bouche du voisin est marquée au coin de la banalisation absolue de la parole et de la désacralisation du sens.
Un coup de torchon gras sur une table de bistrot.
Un vide blanc, loin de tout, qui me déprime à l’infini.

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