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article Brève histoire de K. {Suite 8}     -    publié le 18/06/2013

Quand je pense que bientôt...

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J’ai dû comme les copains sans cervelle vouloir ressembler au tyranneau de la cour de récré. Pauvre panoplie ! Aujourd’hui je n’ai aucun goût pour le chewing-gum des crâneurs (il me coupe l’appétit) et les fusils des casseurs de gueules, de garennes et de perdrix me plongent dans une mélancolie incommensurable. On change. Comme on change. – La dernière fois, c’était dans une grande forêt. Un dimanche aux alentours de la Pentecôte. Nous étions allés nous promener pour que ma mère malade reprenne des forces en respirant l’air pur. La forêt était une grande cathédrale d’émeraude et d’or. L’air y tremblait, en lançant parfois de longs rayons de lumière blanche, à travers la fourche d’un arbre. L’ombre creusait de vertigineuses nefs. Au bout de la nef, on voyait une lueur comme une auréole légère. Au loin, le coucou répétait ses appels sans réponse. Mon père, mes deux frères, ma grand-mère et moi, nous entourions la malade qui marchait avec prudence. J’avais un arc et quelques flèches. L’arc n’était pas interdit. J’avais remplacé le fusil par un arc. Je disais : « Maman, regarde comme je tire loin. » Je décochais ma flèche qui se perdait parmi les frondaisons. « Ah zut ! » – ma mère souriait faiblement, elle était fatiguée mais je ne la laissais pas tranquille. « Maman, regarde encore, cette flèche elle tire mieux que l’autre. Regarde. » De nouveau je tirais. La flèche n’allait jamais aussi loin que l’espérait mon désir. J’aurais voulu qu’elle partageât les airs, bien tendue, droite, ronflante, insensible au vent qui la déviait de sa course. Et qu’elle aille se ficher dans le tronc d’un arbre vénérable, avec un doïïïnng mat et rond tel un coup de poing contre le sac de sable. Mais elle ne dépassait pas une enjambée de quelques mètres. J’étais déçu. Je recommençais : « Maman ! Regarde ! » On me priait de laisser ma mère un peu en paix : « Elle doit se reposer. » Elle avait envie de s’asseoir, de fermer les yeux un moment et de souffler. J’obéissais de mauvais cœur. L’après-midi si beau, paré de son manteau de soie bleue fleurdelisée, aurait mérité un aussi beau tir et qu’elle l’admirât. Ma mère ferma les yeux un moment. Elle s’assoupit. Nous allâmes jouer plus loin, vers une maison de garde-forestier, située au bord d’un terre-plein sablonneux assez vaste, d’où rayonnait une patte-d’oie. Plusieurs allées plongeaient vers des ailleurs mystérieux. Nous nous sommes un peu disputés, mes frères et moi, à cause de l’arc et d’une flèche perdue. Puis nous avons mangé notre goûter. La dispute s’est tue. La brise doucement a un peu fraîchi. Ma grand-mère a dit : « J’ai peur qu’elle ait pas très chaud. » Mon père a dit : « On va rentrer. Il y a de l’école de demain. Il faut réciter les leçons. » J’ai en mémoire que c’est la première fois que j’eus cette envie irrépressible d’aller voir jusqu’au bout du bout d’une allée et de ne pas en revenir. De me fondre parmi les feuilles et les branches, comme le vent chez Corot. Chaque allée m’attirait autant que les autres. Le crépuscule qui s’annonçait, plus tôt qu’en plaine sous le couvert, et plus coloré, les rendaient attirantes comme des chants de sirènes. Mon père m’a appelé. J’ai dit intérieurement adieu à chacune des allées. Pareilles j’ai pensé à de beaux yeux profonds. Une allée forestière, bien propre, virginale, qui s’enfonce d’un seul coup d’aile vers les derniers soleils ou dans la nuit, c’était ce grand embrassement surnaturel auquel j’aspirais, qui m’eût affranchi, moi le pauvre Ulysse du tyranneau, de notre indigente existence : la porte sans charme au bord de la grande route nationale ; les autres qui ne savaient rien de notre malheur et la rivière, folle et bleue, mourant de tous ses reflets, entre les hauts peupliers, les feuillages qui ne dormaient jamais.
Peu après cette journée rayonnante, ma mère est décédée. J’ai remisé l’arc, les flèches et le carquois.
Un soir de longue errance du cœur, il se passa un événement. Invisible. Ou visible seulement par le cœur. J’ai senti que je célébrais mes fiançailles avec une présence chaude, humide et claudicante, qui avait déposé au creux de ma gorge une vasque de sel. J’étais seul au jardin. De l’eau verdissait. J’entrais en séduction près d’un être-là mélancolique et raffiné, d’une extrême élégance, d’une essentielle pauvreté, qui s’avançait vers moi depuis bien longtemps, pendant que je dormais et que je grandissais sans savoir. Elle m’avait trouvé à l’heure dite, elle ne pouvait pas me manquer. Je venais de la toucher. Je sus tout aussitôt qu’il s’agirait d’une exigence infinie. Elle établit en moi sa demeure. Elle éclipsa d’un coup les fulgurances mâles du tyranneau. Le tyranneau m’apparut dès lors faible et banal. Elle me montra en pensée des allées ombreuses et des lacs immobiles et plus profonds que le ciel. Elle me fit présent d’une mélodie. Elle me murmura de me la remémorer toujours. Elle signa son vouloir sur mes lèvres en les fermant de son doigt de déesse. Je la reconnais entre toutes quand elle surgit au détour de mon sentier. Elle est celle qui meurt d’avoir conquis des paysages. C’est une enfant victorieuse. Elle ne m’a jamais quitté depuis, au-delà de quelques heures.

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