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article Brève histoire de K. {Suite 7}     -    publié le 12/06/2013

L’émotion s’en va doucement...

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Mon père m’enseigna l’impératif.
Par son exemple émacié : Sois fort, sois courageux. Travaille. – Donne (lorsque j’avais fini un beau dessin, qui m’avait demandé beaucoup d’application, qu’il destinait à d’autres). Pense à ton avenir.
Il contenait tout, les collines blanches de ce pays d’en haut aux diadèmes de moissons, le donjon des larmes. Et il était pauvre et nu comme Job.
Il m’enseignait. J’avais dans mon imagination : en-saigner. Et aussi : en-saigné, en saignée. Enseigner était dur. Comme ce qui coupe, tranche et ce qui saigne. Recevoir l’enseignement coûtait. Selon mon père sentencieux, autant à l’enseignant qu’à l’enseigné. L’enseignant disait-il exerçait un sacerdoce. L’enseigné lui bûchait, piochait en pensant à son avenir. Certains faisaient des étincelles (c’était l’une de ses formules qui me blessait à tout coup) : je n’en faisais pas.
Je ne sais si le maître exerçait un sacerdoce. Moi en tout cas j’allais à l’école la tête basse. Et le cœur serré. Je ne pouvais plus rien avaler quand il était prévu que nous ayons « problèmes », le tantôt. Et c’était chaque jour à quatorze heures. Quand venait le temps des problèmes, l’en-saignement me saignait à blanc. K., si je t’avouais, entre nous, comme ça, que je n’ai jamais aimé l’école. Je détestais le maître, le dernier que j’ai eu. Il était laid, cireux, infirme et méchant. J’étais sûr qu’il me détestait aussi. Tu ne me croirais pas, hein ? Bien sûr tu ne me croirais pas, moi raide comme la justice, avec le Tu-doigt du Il-faulx érigé tout droit et sec, et des tombereaux de ressentiment et de sanglots moqués et de revanche à prendre mauvaise, maintenant et à jamais.
J’allais à l’école sous la règle du Tu-doigt du Il-faulx, à reculons, le cœur privé d’air. En apnée. Et je me souviens, cela va t’amuser, que j’avais une vraie hantise que mes lacets de souliers se détachent, que je les perde mes souliers et que je ne puisse plus marcher et que je doive rester cloué là au sol, alors que tous les autres seraient rentrés et à leur place. Tu rigoles, tu fais MMMPPPPPOOOOOUUUIIITT le con ! parce que toi tu as de grosses baskets de Schtroumpf aux lacets jamais noués, tu n’as pas peur de les perdre, je n’aurais jamais cru qu’un jour ce serait la mode de perdre quasiment ses chaussures et dans la foulée son baggy. Tiens j’avais peur aussi pour ma culotte courte, le baggy n’existait pas, j’avais peur que ma ceinture ne tienne pas.
Non, je n’aimais pas l’odeur de la craie, ni celle de l’encre violette ; ni la plume sergent major qui mordait dans le papier et laissait de longues taches pareilles à des traces d’escargot, au bord des pots de fleurs. Je n’aimais pas l’odeur de la classe, moisie et sèche, énigmatique. Je n’aimais pas les marronniers de la cour de récréation, quand ils se remplumaient et déversaient une ombre parfumée sur les portes des cabinets. Je n’aimais pas ne pas aimer. Et je n’avais pas d’amis. Ni pour la maraude, ni buissonniers ni de réussite, ni d’échappée en tête du peloton. Pour les progrès scolaires mon père avait la métaphore cycliste.
En vérité, bien peu de choses nous séparent. Une chose simplement : J’avais peur du maître monsieur Tap’Dur – parce que toutes les erreurs ou les oublis se comptaient en paires de claques retentissantes, et toi, tu n’as pas peur, ni de moi ni de personne. Tu es exempté. Tu es libre comme un caillou translucide balancé par une fronde en plein mitan d’un carreau. Ce sont les autres qui te craignent.
Une chose : J’étais le Kid minus, tu es le Maxi King.
Si je te disais que souvent le soir, en proie au doute, je t’envie. J’envie cette liberté que tu clames comme un âne braie, non comme elle est dans ton réel ou comme elle te coûte dans ton secret, mais comme je l’imagine si je l’avais eue à moi, quand j’étais gamin.
Tu pars, tes baskets de grizzli écrasent les pâquerettes que des artisans obscurs comme moi ont essayé de semer, tu pars : Tu te casses. Moi je rentrais, cheval fourbu, j’avais en imagination des étables de mansuétude. J’étais seul, je n’avais pas d’amis. Mon père contenait le soir qui tombe de son que veux-tu. J’aspirais à disparaître dans l’ombre épaisse où ruminait la nuit.
Le matin, rebelote ! Mon père m’enseignait l’impératif : Lève-toi. Dépêche-toi. Il faut aller à l’école. J’avais froid, je frissonnais, je calculais en claquant des dents mes maigres chances de trouver juste aux problèmes et les paires de claques retentissantes qui s’appliqueraient sur chacune de mes inepties, en cataplasmes de feu. J’aurais voulu échanger ma place avec le moineau dans la gouttière ou même l’araignée au plafond. J’ai cru que le temps catastrophique ne finirait jamais.
Mon enfance n’a jamais eu lieu.
Je n’ai jamais eu le loisir de commettre des bêtises.
– C’est ma mère, dans mes souvenirs les plus lointains, qui m’apprendra le futur simple.

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