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article Brève histoire de K. {Suite 6}     -    publié le 29/05/2013    mis à jour le 30/05/2013

L’émotion s’en va doucement...

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Sur le trottoir vide, devant les grilles de la cour d’honneur, nous échangeons quelques impressions, Ariane et moi.
La nuit totale est rousse, à cause des réverbères. Il fait froid. Je n’aime pas cette saison.
Le trottoir est vide. Aux heures des récréations, pendant la journée, les élèves s’y pressent, les uns contre les autres ; ils rient, se racontent des histoires, fument et crachent d’abondance : dès midi, on ne sait plus où mettre les pieds.
On y voit aussi des amoureux, hardiment enlacés parfois ; leur expression de contentement est touchante. C’est joli, des amoureux ! Leur fougue rayonne, irradie. La vie verte et forte, fruitée…
Le trottoir est vide, déserté. Je pense à cette idée du vide et du désert. Et j’éprouve au fond de moi un sentiment de vieillissement, comme un émiettement, une érosion de ce vide et de ce désert. Une perte de saveur, tels qu’étaient auparavant la saveur de l’agir, le goût du projet d’agir, de l’agir ensemble. Quand c’était bien.
Je me fixe un peu sur cette sensation d’un vide, d’une désertion souffreteuse en moi : c’est une saveur, comme une autre, mais je ne l’aime pas.
Je ressens le fait de ne rien ressentir d’agréable : la saveur d’avant, le désir, ne sont plus là et ils me manquent ; ils me font défaut comme vient à faire défaut le carburant dans une automobile. J’ai l’impression que je n’ai plus d’essence pour faire tourner mon moteur.
C’est la sensation refusée du vieillissement qui m’incite à revenir sur ce que j’appelle « le naufrage sans précédent » de cette commission. Ariane, que je retiens sur ce trottoir vide, malgré le froid, est disponible. Elle écoute. Elle m’écoute. Elle fait bien son travail.
Elle est restée comme moi sur sa faim, bien sûr, mais en général, elle s’attache à mettre en valeur les aspects positifs, encourageants de nos entreprises.
Moi, je sais que lorsque je lâche la bonde, le flot s’élargit très vite, gagne en puissance et devient destructeur.
Je remâche :
« Nous avons échoué. K. refuse toute démarche de responsabilisation. Sans s’en rendre compte sans doute, il demande qu’on le considère comme un irresponsable ; il veut continuer à laisser l’enfant sauvage libre en lui ; il veut faire le kéké ! le cake ! Nous avons eu tort de vouloir l’associer ainsi à cette mesure de suivi. Notre approche des problèmes est trop sophistiquée. Bien qu’elle soit humaine, très attentive et respectueuse de l’humain, elle tombe à plat. Et maintenant…
– Je ne serais pas aussi catégorique.
– Il faudrait que nous adoptions un autre niveau de langage. Plus de dureté. La sévérité est indispensable à l’égard de qui se délite.
– Je ne sais pas si c’est la bonne solution. » (Il y a toujours ce poids, dans notre conversation, de ce qu’elle sait et que j’ignore.)
« Tu vois bien que le proviseur est incapable de lui imposer quoi que ce soit. Et puis, pour Madame Salomée, K. représente une réalité d’un certain ordre à quoi on ne peut toucher. Il y a un interdit. Je le perçois comme ça. Elle se contente d’amortir le truc. Les figures parentales – l’absence des figures parentales se fait sentir cruellement. L’absence du père surtout. Moi, je voudrais discuter le bout de gras avec le père, entre quat’zieux. » (Ariane m’adresse un long regard contraint.)

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