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article Brève histoire de K. {Suite 4}     -    publié le 05/05/2013

Témoignage (toujours) ému...

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Dans le mouvement de ressac qui suit cette tranchante appréciation, le proviseur-adjoint qui n’a pas bronché demande à K. :
« Tu as lu Le Petit Prince ?
– J’sais pas… J’crois, p’tête… Au collège.
– Dans Le Petit Prince, le renard dit : “Le langage est source de malentendus.” »
Le proviseur tend une perche que K. est incapable de saisir, bien sûr.
Je m’étonne de cette réponse inadaptée à ce qui doit être, du moins en principe, considéré comme une agression verbale caractérisée et inacceptable.
J’ai pensé : dans le Petit Prince, le renard demande aussi qu’on l’apprivoise ; il est ouvert à l’éventualité d’une amitié. Il la souhaite. Il en décrit même le processus.
Pourquoi n’ai-je pas eu l’énergie (positive) d’orienter l’échange dans cette direction ? Pourquoi mes lointains jours de retraite, tissés d’or et de bourdonnements, me laissent-ils ainsi à l’épreuve du désert de la non-compassion ?
Mon compagnon de retraite dirait : « Parce que le moi est aliéné, identifié à l’offense. » Cette dés-identification ou non-identification du moi, au regard de l’offense, exige de l’enseignant offensé, de perpétuels efforts, une conviction inébranlable dans le devenir heureux de l’autre ; le recul serein de la clairvoyance ainsi que le sang-froid de qui voit, parce qu’il é-duque (conduit), plus loin que l’instant présent. Ainsi se comprend le pardon de l’offense : le pont du pardon. Et la mission d’enseigner comme école de la présence – et du par-don (du don par-delà) du soi (au-delà de la personne).
Voilà en tout cas un croquis « sur le vif », un instantané qui met crûment à jour une profonde incompréhension réciproque, un océan d’incompréhension, sans boussole, une preuve tangible de fracture culturelle ; une situation de blocage, qui pourrait être relatée dans le livre de Alain Bentolila, le Tout sur l’école que je viens d’achever. Je suis satisfait quelque part que Monsieur le Proviseur ait été témoin de cela. J’entendrai peut-être moins stigmatiser mon pessimisme.
L’autorité (hiérarchique, en l’occurrence) aurait pu exiger immédiatement des excuses – même artificielles, même forcées. Mais non, rien ! Un désert du sens (le sujet K.) se reflète dans un autre désert de la distance (l’image de l’autorité). Cette respectable assemblée se tient coite. Jusques à quand ? En fonction de quels objectifs ? Devrais-je m’indigner ? Monsieur le Proviseur-adjoint, pourquoi n’intervenez-vous pas ? Pourquoi ne sévissez-vous pas ? Je devrais, certes. Je me rappelle une collègue et amie, passionnée par sa mission, exigeante pour elle-même et pour les autres, éprise de justice et de justesse ; en pareilles circonstances navrantes, elle aurait quitté la réunion et dit leurs quatre vérités à ces faibles que nous sommes. Je ne sais que faire ; j’hésite… trop longtemps. Une idée ! Je vais m’interroger avec le récalcitrant (un jeune homme qui souffre, on est d‘accord…) sur la signification de ce jugement qu’il vient de proférer ; je vais susciter le dialogue. Nous allons privilégier l’éducation par rapport à la répression, etc., etc. (Le « vrai humain » de la friction, et non de la fiction, idéaliste, eût été que je lui volasse un bon coup dans les plumes ! Mais de nos jours cela ne saurait politico-correctement se produire ! Je suis bien [et pas le seul, si j’en juge par nos attitudes précautionneuses à toutes et tous ici] un pauvre c… de « gaucho » attardé ! tel que m’a vu le très acerbe Thibaut G., qui ne supportait pas ma phraséologie sinon mes idéaux, quand je faisais à l’époque du « militantisme pédagogique », rempli de sollicitude envers la masse « qui en voulait ». Un évaporé bêlant de socialiste ! Un gagne-petit de la bien-pensance ! Et j’ai grand mal à ce que je pense là, si tu savais, mon petit gars K.)
« Qu’est-ce que tu veux dire par « fou », K.? » me lancé-je, en prenant sur moi. (De fait, risque majeur : que va-t-il sortir ? En a-t-il d’autres, du même tonneau ?)
« Mmmppfffouuutt ! » (c’est-à-dire : « mystère et boule de gomme » ?).
Ce bruit qu’il émet avec sa bouche, à la façon d’un tic, est à cet instant particulièrement indécent, quasi obscène. Un long silence. Chacun est froissé.
« Écoute, moi je donne un certain sens à ce mot : fou. Je pense que tu ne donnes peut-être pas le même sens que moi à ce mot ? »
K. s’absente, poursuit de secrets conciliabules avec ses baskets.
« Mpffout (plus court)… » Son genou droit s’agite à toute vitesse.
Nous n’en saurons pas davantage. Comment puis-je apparaître à ses yeux comme fou ? Qu’est-ce que j’ai pu faire qui lui a inspiré ce mot ?

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