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article Brève histoire de K. {Suite 3}     -    publié le 28/04/2013

Témoignage (toujours) ému...

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Jour de décembre. Temps de l’Avent. Le temps où l’on attend ce qui advient. Un sourire de ma part. Amitié ? Compassion ? Ou plutôt : hauteur ? Dédain ? L’orage a roulé et s’est dispersé loin de nous. Mais je sais que rien n’est résolu.
Dans K., le fond me semble vraiment mauvais (et je soulignerais l’adverbe). J’ai eu à composer déjà avec des élèves très difficiles, très instables. J’ai une galerie de portraits. Je les revois.
Le massif et onctueux Jérémie (il s’appelait comme le peintre sauvage du bon sauvage ; il le savait parce qu’on lui avait fait remarquer souvent à l’école : « Avec ce nom-là, tu vas faire un malheur en arpé, qu’ils disaient. Vous aussi vous pensez pareil ? ». ) ; Fabrice, le grand indolent au pas chaloupé, qui voulait s’orienter en Commerce, pour, disait-il, « raconter des mythos aux clients » afin de leur « refourguer des bagnoles pourries », mais il se doutait que ça ne marcherait pas ; le petit Bernard, brésilien déraciné, adopté tardivement ; un danseur de la marche, élastique sur ses baskets délacées, prêt à la détente Kung-fu ; nostalgique, avait-il confié à la professeure principale, de la favela, des lois de la jungle et de la nuit ; du libre coup de poing et de la correction soignée des bouffons. Répondant au petit questionnaire d’accueil : « Où réussis-tu le mieux ? », il s’attribuait une seule qualité : « Je réussis avec les femmes. » ; il y avait l’armoire, le géant Sincère, lui c’était un boxeur, il ressemblait à Ray Sugar Robinson, il ne mesurait pas loin de deux mètres, le bébé. Si j’avais à le réprimander, je mettais des gants. Mais il ne bronchait pas. Il avait toujours le sourire, il savait sa force, il acceptait tout ; et puis, une mention spéciale pour Gaïa, une Pasiphaé (elle aurait donné du lustre à n’importe quel prénom flashant de série américaine, style Cindy ou Ashley ou Pamela) mon Dieu, Gaïa ! décorative, renversante, sucrée, en rose et argent, outrageusement maquillée, provocante au-delà du raisonnable, moulée, juchée sur des talons meurtriers comme des banderilles, exposée, et j’en passe…Lorsqu’elle apparut, la première fois, dans l’atelier, je vis une bombe à paillettes égarée près des machines. Une boule scintillante de boîte de nuit, qui fait voleter les étoiles. Totalement décalée de par sa maturité physique et son tout petit cœur de midinette coincé au jardin d’enfant. Elle dessinait vingt minutes, puis le vague à l’âme la prenait, elle s’accrochait au tee-shirt de son voisin, elle réclamait quelque chose d’indicible, elle bramait comme une biche, il lui disait Tu m’énerves, elle bouillonnait peu à peu, je ne parvenais plus à la tenir. De toute façon, elle ne continuerait pas, elle avait un projet avec son copain, elle allait partir en Corse, elle serait coiffeuse là-bas, du côté de Bonifacio ; et encore des starlettes et divers autres seconds-couteaux, sans compter une bonne centaine d’inédits garnements et pitres de tout acabit ; avec ceux-là, il y avait tout de même, de temps à autre, quelques minutes de rencontre vraie, de partage de simple humanité. On pouvait souffler un peu, sourire sans arrière-pensée, amorcer une sorte de réconciliation, à la mi-temps, puis, avant le sprint final, les interminables dernières minutes avant la sonnerie. « Aujourd’hui, disait Benjamin (je me souviens), je trouve que j’ai été gentil. Vous trouvez pas, m’sieu ? J’ai bien fait mon dessin quand même ? » L’effort avait été modeste et peu productif mais qu’importe ! Je me rappelle ces moments, très courts, comme des cadeaux ficelés in extremis, comme des fleurs coupées trop près de leur corolle, la clarté réconfortante d’un bivouac avec eau fraîche et saucisson. Certes, les campements bienheureux étaient très éloignés les uns des autres, et mes offensives poétiques manquaient le plus souvent leur cible. Mais lorsqu’il m’arrivait de retoucher le dessin de l’un ou de l’autre, de retenir ainsi son attention (s’il n’en profitait pas pour aller distraire un camarade) il y avait une pause – la caresse de brise du drapeau blanc. Pouce ! On se rend. Ensemble, « nous regardions dans la même direction ».

« Monsieur, vous dessinez bien. C’est parce que vous avez appris dans une école de dessinateurs ? Moi, j’ai jamais été bon en dessin. Mes dessins sont trop nuls. – Prends ton temps et goûte-le ce temps, ce sera déjà beaucoup. »

Avec K., rien de tout cela : c’est l’insécurité permanente. Il ne regarde jamais en face. Il ne baisse jamais son arme. Il ne verbalise rien. La communication s’avère impossible, jusqu’à nouvel ordre. Son non-vouloir-dire est assourdissant.

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