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article Brève histoire de K. {Suite 1}     -    publié le 01/04/2013    mis à jour le 02/04/2013

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Concertation 3T rituelle qui a tourné au vinaigre. Esther la CPE et moi, nous avons eu des mots.
Parce que, à tort ou à raison, j’enrageais que des jeunes femmes, pour certaines d’entre elles à peine plus âgées que les élèves, aient à se charger du règlement de problèmes touchant à la discipline, au rapport à l’autorité, à la bienséance et à la loi. Je dois être honnête, je ne leur accordais aucun crédit et je ne l’envoyais pas dire. Il était question de turpitudes, de délits et délitements ; j’amenai la discussion sur K. Que Esther prétendît qu’un travail spécifique était mené en coulisses, en dehors de la classe ou de la sphère de l’équipe pédagogique – et que ce travail était la meilleure chose qui fût en l’occurrence, pour le mieux-être des jeunes gens, me heurtait, me révoltait. Je ne comprenais d’ailleurs pas que les collègues n’eussent aucune objection à opposer à Esther. Je soutenais pour ma part que rien, strictement rien ! ne devait être soustrait à la connaissance de l’équipe. Le maître mot était : Transparence. Car, selon moi, l’élève marginalisé, distingué en quelque sorte, bénéficiant d’un traitement de faveur, comme un enfant difficile et gâté, jouait l’un contre l’autre, la mère contre le père – pour l’heure présente, la CPE contre les profs et notamment contre moi. Il s’agissait bien de ça : nous sommes revêtus des imagos parentales, que nous le voulions ou pas.
J’avais une bonne trentaine d’années de plus qu’Esther. J’aurais pu être son père. Ses convictions éducatives me paraissaient artificielles et naïves. Idéalistes, au mauvais sens du terme. De surcroît, j’étais entré, depuis mes premiers séjours de retraite estivale, dans une réflexion intransigeante et sans doute destructrice – du moins exposée à bon nombre d’écueils, je le vois mieux maintenant –, sur les mobiles des gens agissant autour de moi. Les motivations qui animaient Esther étaient claires de mon point de vue. Ayant recueilli vaguement des échos concernant sa vie privée de jeune femme seule, séparée ou divorcée, qui avait deux jeunes enfants à charge, je ne pouvais m’empêcher de penser qu’elle avait emmagasiné de ses déconvenues une bonne dose de ressentiment à l’égard des hommes « autoritaires », qui lui résistaient ou qui ne concevaient pas les choses comme elle. Je correspondais au profil honni. Je m’en convainquais de jour en jour. C’était inconfortable.
Au cours de la susdite séance de concertation, les échanges s’enroulèrent en un nœud passionnel inextricable. Je fis savoir que j’estimais que nous faisions aveu de faiblesse et de paresse intellectuelle, en renonçant (c’était presque entériné) à la pratique des ateliers de réflexion et d’expression – point fort du projet d’établissement, qui avait représenté et représentait encore une sorte de référence en matière d’innovation pédagogique au niveau académique. Esther s’était exprimée peu de temps auparavant de façon défavorable sur ces ateliers, jugés trop abstraits et contraignants. N’avait-elle pas dit, suivie sur ce point par quelques jeunes et tièdes collègues : « Les pauvres gamins, je me mets à leur place » ? Je l’avais cinglée de mon verbe amer, excédé : « Que signifie cet apitoiement ? S’apitoyer est presque toujours contre-éducatif. » Elle avait accusé le coup. Son expression s’était durcie.
S’appuyant sur le point de vue de quelques enseignants pressés et pragmatiques, elle en tenait exclusivement pour le « respect », « réfléchir à la notion de respect », insistant sur le fait que cette notion était inscrite dans le règlement intérieur de l’établissement. Au fond, elle considérait que c’était là la seule problématique qui eût quelque pertinence et actualité. Mes « thèmes » relevaient de la pure et inutile littérature, d’une philosophie désuète et prétentieuse, sophistiquée qui n’avait pas à polluer l’espace culturel spécifique du lycée professionnel.

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