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article CQFD     -    publié le 09/02/2012    mis à jour le 03/07/2013

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Ça se passe au temps de la manette de jeux, avec une classe hyper critique – qui ne jouait pas le jeu, du coup –, il me semble que j’en ai déjà dit quelques mots dans un précédent article (Le balancement des valeurs, 31 décembre 2011).

Mes intentions pédagogiques étaient simples (inutile de s’étendre sur ce point) ; mais rien n’est jamais simple au bout du compte – et c’est cet aspect du travail qui le rend passionnant, unique et m’a poussé jusqu’ici.

Ce qui n’est pas simple, c’est le heurt entre le discours sophistiqué et universaliste du professeur et les bases (relativement) inamovibles de la culture que l’élève s’est constituée, au travers des rencontres diverses et des divers hasards, ou qui lui a été transmise par son milieu.

Il n’y a pas de critères objectifs dans l’image, quand bien même il s’agit de l’esthétique d’un objet à vocation utilitaire, et dont le dessin a été entouré de toutes les attentions, précautions et méticulosités du designer inspiré et scrupuleux.

Pas d’objectivité comme il en est une au cœur et au dénouement d’un problème intéressant les sciences dites « exactes ». Pas d’objectivité, c’est-à-dire : de "règle", comme il existerait, pour nous tirer d’embarras et asseoir notre autorité, une grammaire, une syntaxe, à l’égale de la langue écrite ou parlée. En esthétique, on plane en profitant des mouvements favorables de l’atmosphère. J’entendais, il y a peu, Philippe Starck affirmant (à peu près ceci, je cite de mémoire) : "Le dessin d’une chaise, c’est une affaire difficile. À quelques millimètres près d’inexactitude, dans un aplomb ou dans une courbe, ça ne fonctionne plus." (Mais comment Philippe Starck évalue-t-il cette inexactitude ? alors que l’erreur frappant l’accord du participe passé est connue et repérable par tout un chacun, pourvu qu’il soit informé de la règle.)

Je ne sais pour ma part toujours pas comment, ni sur quelle durée de silence méditatif, s’est établi l’écart qui me sépare de mes élèves, en matière de jugement esthétique (encore faudrait-il discriminer ce qui relève de l’esthétique et qui peut être assujetti à la mode au sens large, et ce qui a trait à la beauté – qui est plus que l’esthétique). Eux disent : « C’est beau. C’est moche. » Et ils sont tranquilles, ils ne conçoivent ni tourment ni état d’âme. Moi je ne sais plus, avec certitude de science exacte et non empirique, veux-je dire ; mes catégories deviennent perméables ; je puis embrasser d’un seul coup d’œil les Ménines de Velasquez et leurs petites sœurs dévergondées, turbulentes de Picasso ; et l’ensemble, cette confrontation, riche d’échos poético-morphologiques, m’enchante encore.

Pour mes élèves, c’est binaire, c’est : un ou zéro ; noir ou blanc. On juge. On juge vite. On n’a pas que ça à faire (l’apprenant contemporain est pressé). Et un jugement de valeur, esthétique en l’occurrence, qui fait l’économie de l’analyse et de la distanciation conceptuelle, n’a nul besoin d’être étayé sur des critères explicites ou rationnels. Du même coup, les processus d’analyse et d’interprétation des qualités et phénomènes relatifs à l’image – la démarche sémiologique – sont frappés de caducité. J’ai beau avoir sous le coude d’excellentes grilles ad hoc, je n’ai plus le temps mental ni affectif de les présenter, de les réchauffer un tant soit peu au feu vacillant de leur bonne volonté ou de leur passion ; encore moins, de les exploiter comme ailleurs on cultive son lopin de terre, avec méthode et confiance.

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