Accueil : Arts Appliqués
Accueil >> Enseigner >> Livres >> Françoise...

article Françoise Cloarec, Séraphine, La vie rêvée de Séraphine de Senlis, PHEBUS.     -    publié le 20/02/2015

1 2 

Il y a une librairie vraiment formidable à Niort, elle vient d’ouvrir il y a peu. Le lieu est chaleureux, bien éclairé, plusieurs espaces distribués sur différents niveaux, l’ambiance propice à consulter pieusement les derniers recueils du côté du rayon Arts, par exemple.

La couverture ne laisse pas les yeux dans l’indifférence et interdit le regard à l’égarement. Du rouge et du vert à l’iris nous est offert, un détail d’une peinture : « Grenades sur fond vert » de Séraphine de Senlis, le titre « Séraphine » du rouge des grenades.
Le fabuleux rouge préparé par Séraphine du sang récupéré à la boucherie (dans le film), ce rouge qui interpelle Wilhem Uhde et interrogeant l’artiste sur l’origine de cette couleur lui répond : « j’ai mes secrets ».

Sans-titre-1-18

Je reviens dans ma librairie préférée – en fait je ne réfléchis pas trop, je saisis le livre, il est déjà dans mon cabas – juste, avant, le temps de lire la fin du texte de la 4ème de couverture, texte écrit en italique sur l’auteur – Françoise Cloarec est psychanalyste et peintre, diplômée des Beaux-Arts de Paris et a été consultée pour le film de Martin Provost.

Le travail de Françoise Cloarec a consisté à enquêter et à récupérer des témoignages remarquables auprès des personnes encore en vie ayant côtoyé Séraphine (la sœur de W. Uhde par exemple) mais aussi à exploiter des documents, des ouvrages et des articles réalisés sur l’artiste (article du Dr Gallot, thèse de Mme Ortas-Perret, biographie d’Alain Vircondelet…)

Le texte n’émane en rien d’une analyse en termes « ésotériques » de la science de la psyché sur l’art « psychopathologique », mais au contraire celui-ci est écrit par une peintre dans un langage sensible et clair et par une analyste soucieuse de l’exactitude des mots et de la réalité des faits. L’auteur nous installe en présence d’une pureté de regard sur le monde, du monde intérieur de Séraphine emplit de voix et de cantiques qui guident sa main à faire la peinture – ça peint. (à ce propos je me permets de vous livrer un petit extrait issu de « D’autres écrits » de Jacques Lacan relevé à la page 99 du texte au chapitre « L’exposition » : Du regard, ça s’étale au pinceau sur la toile, pour vous mettre bas le vôtre devant l’œuvre du peintre). Cette peinture qui s’offre comme un « univers insolite d’une richesse luxuriante », suscitera la moquerie et la méchanceté les plus viles, mais aussi le ravissement et la joie de Wilhem Uhde et l’exaltation du milieu artistique.

Le livre, à ce propos, ne nuit pas au film et inversement, ils sont complémentaires. L’ambiance des lieux évoqués par Françoise Cloarec, la psychologie de Séraphine et des personnages qui traversent sa vie ainsi que la force des évènements, nous livrent une image précise sur ce qui a pu être l’existence d’une artiste hors du commun.

Il est étonnant de remarquer, si l’on force la réflexion, qu’il n’y a que durant cette période et un peu celles des années 1960/70 que le milieu de l’art se soit penché sur des artistes « inclassables » et hors du circuit de l’art, de sa science et de son expérience. Ces artistes même que l’on a essayé de nommer naïf, brut, ingénu, etc., etc.…
Aujourd’hui même et depuis quelques décennies, il semblerait que le "milieu" n’est plus aucun intérêt ni le goût aussi éclairé que les pionniers de ces périodes envers les artistes sans Ecole.

La ferveur avec laquelle des personnages comme Wilhem Uhde ont pu s’exprimer et comment ils ont été émerveillés et fascinés par les œuvres de Séraphine, de Rousseau, d’Utrillo… et la capacités de ces marchands, collectionneurs et amateurs d’arts éclairés à prendre des risques (qui peuvent nous apparaître fort importants pour cette époque) à porter ces peintres sur la scène artistique, peut nous interroger sur la faculté des marchands d’art d’aujourd’hui à s’engager dans ce genre de quête. Cet art semble encore hors norme pour notre époque, de nouvelles traditions se sont ancrées dans notre société, celles des innovations rebattues.
A nouveau, lorsque l’auteur nous remémore, en la suggérant à travers la vie de Séraphine, l’histoire des deux grandes guerres et où durant ces périodes troubles et malgré l’âpreté que la vie a infligé à l’artiste, le miracle de la peinture s’est fait jour par ses mains de servantes, une peinture lumineuse, éclatante chantant la vie, la joie.
Paradoxale, son œuvre aurait pu exalter les ténèbres – peut-être pas car justement la Vierge venait régulièrement insuffler le mouvement de vie à Séraphine – le diable ne pouvait pas pénétrer dans la chambre atelier et encore moins inspirer les couleurs à l’artiste.

Quoique ;

l’asile, seulement, a fini par avoir raison de la beauté, car celle-ci avait un prix : la vie de Séraphine de Senlis. L’art s’est arrêté aux portes de l’hôpital de Clermont-de-l’Oise, comme celui de Camille Claudel, d’Antonin Artaud…La vie de Séraphine s’est arrêtée dans cet hôpital oublié de tout et de tous durant la deuxième guerre mondial.

Thierry Bigot

« Précédente  1 2  Suivante » Sur une seule page
Contact
Accessibilité
Mentions légales
RSS
Académie de Poitiers, Rectorat, 22 rue Guillaume VII le Troubadour BP 625 86022 Poitiers Cedex