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article François CHENG, Vide et plein, Editions du seuil.     -    publié le 11/11/2007    mis à jour le 19/11/2008

Ce petit ouvrage de François Cheng, de sa voix douce et pondérée, apporte à l’esprit et à la sensibilité du lecteur : savoir profond et apaisant bien-être.

En effet, il y est question essentiellement du Vide – et du rapport au vide. La peinture chinoise (c’est l’objet de ce livre) se fonde sur le Vide. Le Vide et le Souffle primordial.

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Pour nous Occidentaux, plus marqués par la culture matérialiste, le vide voisine avec le rien, ce qui n’est pas, ce qui est dépourvu de substance, ce qui est intangible, ce qui relève du « non-être ». (Mais comment de fait concevoir le non-être, pour nous qui sommes, héritiers d’Aristote et du positivisme, les adversaires du vide ?)

Dans la sensibilité de l’Oriental, le Vide est ce qui permet que ce qui advient soit. Sans la présence active du vide, deux éléments l’un près de l’autre (prenons en l’occurrence la montagne et la mer), demeureraient inscrits dans une contiguïté figée, morte, statique, stérile. Le vide actif et créateur, qui agit entre les choses et les êtres, mais aussi à l’intérieur même de ces êtres et de ces choses, ouvre à la relation, à l’interpénétration, à l’échange des qualités, et au processus d’un devenir au sein duquel l’un devient l’autre sans cesser d’être ce qu’il est. La Montagne par les états de la brume devient l’eau de la cascade, et les rochers fluides s’écoulent. La Mer élève à l’infini les reliefs de ses vagues, et elle vient épouser, d’une violente écume, la falaise, d’un ressac rageur, les rochers.

Du Vide apparaît le Trait qui ordonne le Chaos. Le Trait dit le Souffle. De ce Trait-Souffle, se déploie le multiple. Le Vide forme l’Un du Multiple. Le Vide est la Forme première et dernière de l’Ệtre.

Le Vide fait sentir les pulsations de l’invisible, d’où proviennent et où baignent et se meuvent les êtres et les choses.

Nourrie du Tao et du confucianisme, la peinture chinoise reconduit sans cesse le regard et le cœur vers la contemplation « re-virginisée » de la manifestation. Le peintre chinois ne reproduit pas cependant les formes extérieures de cette Nature manifestée ; depuis l’intérieur de soi – parce qu’il est « à l’image de » – il reproduit les mêmes gestes créateurs que ceux de la Nature.

Ainsi la peinture est une Voie – la voie par excellence – de l’accomplissement de soi. La peinture est une manière d’être, un chemin réel (qui passe par le réel) de Connaissance. Le peintre Shih-t’ao, souvent cité dans l’ouvrage, écrit : […] « Maintenant, les monts et les fleuves me chargent de parler pour eux ; ils sont nés en moi et moi en eux. »

De sa voix douce et persuasive, François Cheng nous donne une leçon de spiritualité : l’homme qui voit se voit. Il nous livre également une très précieuse somme sémiologique, sur le Trait Unique et sur l’Encre. De nombreuses et subtiles métaphores répertorient les qualités (les être-là) de trait ou d’encre, qui vont être en rapport descriptif/expressif avec la montagne, le rocher, la brume, la vallée, le sentier, la pavillon de l’ermite, etc.

Vécues du dedans, en véritable état d’éveil et d’émerveillement premier, les figures extérieures traduites avec justesse (le code pictural chinois est très précis) deviennent la représentation du monde intérieur. Peindre un paysage, écrit François Cheng, c’est faire le portrait de l’homme.

Comment ne pas penser à la Montagne Sainte-Victoire, servant et servie, par le moine paysagiste Paul Cézanne ? Fut-elle son portrait ? Et à quel titre ? (si l’on entend par « portrait » plus que les traits de physionomie, mais les élans, les aspirations, les révoltes, les souffrances).

(Et comment ne pas penser aux dessins et aquarelles de mon ami Thierry, qui a passionnément le goût des montagnes et des concrétions minérales. Chez lui, le Vide dynamique, vivant, est traduit par l’arraché, l’érodé, l’usure, la morsure souffreteuse de l’abrasion. Il représente des montagnes aux dix mille grottes d’anachorètes. Les trouées de vide sont effets de la patience et du renoncement. Ce sont des vues des lointaines Himalayas où s’effacent doucement les pèlerins, les sannyasins et les chercheurs de sainteté. C’est bien beau, austère, altier, vraiment, infiniment secret et intime ; vous pouvez consulter son site personnel pour rêver un peu. En attendant, puisque je sais qu’il le lira et me livrera sitôt son sentiment, je lui dédie ce modeste article.)

Pensée extraite de ma lecture : « Si le plein donne l’avantage, c’est le vide qui permet l’usage. »

Le vase qui est un plein ne sert que par le vide qui s’y trouve. Et le crayon qui trace la ligne n’est agi que par le vide qui habite mon geste et le soutient.

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