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article Denis Favennec en collaboration avec Emmanuel Riboulet-Deyris, "Douce perspective", Ellipses.     -    publié le 04/11/2007    mis à jour le 19/11/2008

« Douce perspective »… L’expression, on le sait, est d’Uccello. On raconte que l’étude de la perspective occupait tant l’esprit du peintre qu’il en oubliait le manger et le boire… et jusqu’au devoir d’amitié envers son épouse !

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Si la perspective était (si) douce aux yeux et à l’âme d’Uccello, on est en droit de se demander ce qui en faisait la douceur. Pourquoi cette découverte, cette expérimentation enivraient-elles à ce point l’esprit de méthode et l’imaginaire.

Ce livre, dont je conseille vivement la lecture, développe des éléments de réponse. À travers « une histoire de science et d’art », à travers l’analyse d’œuvres marquantes (de Masaccio à Vélasquez), nous sommes instruits des fondements théoriques et mathématiques de la perspective, nous sommes sensibilisés à ce qui relève de la symbolique dans le dispositif : le statut du spectateur (ou de l’œil) ; la signification du point de fuite ou point principal de vision ; et la présence immatérielle de l’écran sur lequel s’inscrivent pourtant l’historia, le sujet.

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La perspective (centrale notamment) permet à l’œil de traverser dans la vision – et sans voir ce qu’il traverse – la profondeur qui s’étend du spectateur à l’infini. La perspective agit en faisant de l’écran bidimensionnel un vide, et de ce vide un lieu.

La profondeur n’est pas dans le tableau, puisque tout se trouve sur l’écran, y compris le point dit de l’infini. Elle est dans l’œil du spectateur, qui devient du même coup, le créateur de l’espace.

Quand je travaille sur la perspective avec mes élèves, je remarque toujours chez eux une application particulière. C’est que l’instant est grave. On met en œuvre un système de représentation mimétique qui, de surcroît, indique comment les solides doivent être vus en fonction de la place assignée au spectateur. Et quand ils commencent à voir ce que ça (le dispositif) donne, ils expriment un contentement qui vient du sentiment de maîtrise des moyens de l’illusion et du miracle.

Est-ce de cette joie que se réjouissait Uccello, seul dans son atelier, la nuit s’écoulant, et lui, aspiré, ravi, dans le souffle diaphane du phénomène ? Voici donc la douceur (en plus de l’ordre visible des choses) : le souffle diaphane, la plongée vers une sorte de « grand bleu »… La traversée.

Dans la direction du regard, Uccello voyait-il se déployer l’infini « en acte » ? En tant que spectateur/récepteur, n’était-ce pas l’infini « en puissance » qui s’ouvrait vers lui et qui l’absorbait ? (La notion d’infini mérite cependant d’être réfléchie. Ce n’est pas aussi simple, sur le plan ontologique. Plongez-vous dans cette lecture et imprégnez-vous. Il n’est pas urgent de prendre position. La « douceur » réside dans l’ouverture.)

Les auteurs de cet ouvrage enseignent les mathématiques en classes préparatoires. (Je craignais au début un exposé très technique. Il l’est, en effet, mais seulement au cours des tout derniers chapitres, au sujet de Dessargues et de l’origine de la géométrie projective.) Le texte par ailleurs fait preuve de précision et d’une rigueur accessibles. La poésie n’en est pas étrangère, ni une forme de sensualité mystique, lorsqu’il y est traité, par exemple, du mystère de l’Incarnation traduit en image. Des travaux de référence sont évoqués (Hubert Damisch, Erwin Panofsky, Daniel Arasse), qui étendent le champ théorique de la perspective.

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J’ai apprécié ce livre. Non seulement pour les nombreuses informations qu’il recèle, pour son érudition mais encore parce qu’il est toujours fructueux d’entendre, pour nous enseignants, une belle reformulation de l’expérience et du savoir qui sont les nôtres – et dont peut-être la saveur s’appauvrit –, telle que celle-ci : […] (dans la perspective), rien n’a lieu que la vue.

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