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article Elzbieta, L’Enfance de l’Art, Editions du Rouergue     -    publié le 22/10/2006    mis à jour le 25/10/2006

L’expression : « enfance de l’art », qui constitue le titre de ce livre, renvoie, si l’on veut, à plusieurs acceptions.

L’enfance de l’art, ce peut être l’origine, les débuts, les prémices - premiers fruits, premières manifestations - du dessin, de la peinture, de la sculpture.

Il peut s’agir des rudiments du métier de l’art : on commence ainsi, avec ces éléments-là… L’enfance de l’art signifie alors les principes premiers qui conduisent à la représentation artistique. (Une certaine « enfance de l’art » initierait, par exemple, nos fameuses et toujours préoccupantes « progressions » pédagogiques.)

Mais une expression comme : « ça, c’est l’enfance de l’art » - sans relation directe avec une quelconque pratique artistique - veut dire : « c’est la chose la plus facile. C’est ce que le néophyte connaît ou doit connaître bien que néophyte ; c’est ce que doit savoir au moins l’apprenti engagé dans telle ou telle entreprise. (Dans mes souvenirs d’enfance, et même plus tard, qu’on vînt à me dire : « c’est l’enfance de l’art, voyons ! », je ressentais aussitôt une sorte d’humiliation, un sentiment léger mais trouble de honte et de ridicule incompétence. C’est l’enfance de l’art, et tu n’en es même pas là…) Méconnaître l’enfance de l’art sonnait comme un reproche rédhibitoire.

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L’expression choisie par Elzbieta pour titre de son livre, doit être comprise autrement, de mon point de vue : il s’agit de l’enfance propre à l’art. De la dimension enfantine spécifique de l’art. De l’essence de l’Art qui est : l’Enfance.

Pour Elzbieta, l’art en soi est enfance. L’art est prolongement créatif de l’état d’ouverture et de virginité de l’enfance dans la vie adulte. (Qui a dit que le génie [artistique] n’est autre que l’enfance retrouvée ?) Le statut inestimable de l’enfance voyante est au cœur du livre d’Elzbieta.

Elzbieta est illustratrice - mais non ! elle n’apprécierait pas ce terme réducteur. Elle écrit et dessine plutôt des livres destinés aux enfants. Et dans cet ouvrage, elle nous livre une réflexion sur son travail, ses sources, ses références, ses intentions, ce qu’elle s’autorise et ce qu’elle se refuse.

Au cœur de cette réflexion : l’enfant. Le propos d’Elzbieta traduit le respect absolu dans lequel elle tient l’enfant auquel elle s’adresse.

Car l’enfant est déjà une « grande personne », sur le chemin de sa maturation. Précisons : une grande personne qui sait les choses sans savoir qu’elle les sait ; qui voit les choses comme elles sont, telles qu’elles apparaissent - et non comme l’adulte sait qu’elles sont. Qui comprend, appréhende, sans le filtre des références ou des modèles. Qui a une capacité extraordinaire à « traiter les informations » innombrables qu’il reçoit du monde (un adulte n’y survivrait pas). Mais qui, dans le même temps, dépend des grandes personnes, est plus ou moins soumis à elles ; mais qui subit plus ou moins leur ignorance, leur suffisance, leurs contradictions ou leur brutalité.
Le livre de Elzbieta est un hommage à cet esprit d’enfance, si précieux, qui perdure chez certains, qui disparaît chez d’autres, parce qu’ils sont pressés d’accéder au monde des adultes qu’ils imaginent dotés de pouvoirs supérieurs, de privilèges extraordinaires.

Ceux en lesquels se prolonge l’esprit d’enfance sont ou deviennent les « artistes », les poètes de la vie. « L’enfant et l’artiste habitent le même pays », dit Elzbieta. (De fait, on ne peut s’empêcher de penser à certains portraits d’artistes, dans le regard desquels brille toujours l’éclat de l’enfance. Miro, Chagall, Braque... habitent assurément ce pays. Et bien d’autres.)

Pour s’adresser respectueusement à l’enfant - ou à l’Enfance -, Elzbieta dit adopter elle-même la position « enfantine ». Elle distingue en effet trois positions du locuteur, par rapport au livre pour enfants : la « maternelle », qui assure la médiation avec le concret, le corps, le petit monde, proche, domestique, les animaux familiers ; la « paternelle », qui enseigne le monde extérieur, ses formules, ses lois, ses théorèmes, ses énigmes ; et l’« enfantine ».

La position « enfantine » diffère de celles qui précèdent, en ce qu’elle concerne l’ouvert. Ni le micromonde de la mère, ni le macromonde du père, l’un et l’autre sus, arrêtés, mais un certain état au sein duquel les choses sont vues en même temps que l’on se porte à leur rencontre, qu’on les dé-couvre. Dans la saveur fraîche de l’aube de la rencontre… Pour nombre d’adultes, cet « ouvert » n’existe plus, parce que l’on a éradiqué, obturé, renié par l’éducation normative, ce-qui-permettait-que-l’on-se-maintienne-en-cela.
Le désenchantement propre à la personne devenue grande (on dit : raisonnable) met à l’index les enthousiasmes, les croyances, les désespoirs enfantins. Sans doute l’avons-nous tous vécu.

Ecrire et dessiner pour les enfants participe d’une véritable quête, chez Elzbieta : retrouver en soi la manière dont on pensait (ou voyait) le monde ; retrouver en soi ce « goût des autres », et particulièrement, le « mystère » des grandes personnes.

L’Enfance « mature » s’adresse à l’enfance mûrissante, en voie de maturation. Elle enseigne et elle éduque. Elle rassure et dans le même temps laisse entendre que le monde peut être dur parfois, et injuste, et non conforme aux attentes ou aux désirs légitimes.

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Elzbieta parle d’expérience. Elle évoque une enfance, la sienne, marquée par les ruptures, les séparations, le déracinement, la perte des coutumes, de la culture, de la langue. « A neuf ans, écrit-elle, j’en étais à l’apprentissage de la cinquième langue. » Elle ajoute - ce qui pour moi est stupéfiant : « Il me reste quelques-unes de mes lettres d’enfant écrites de ma main en une langue que je ne sais plus. C’est un sentiment étrange. » Toutefois cette succession de langues - ce « défilé » de langues, selon ses propres termes -, les interdits ou discrédit pesant sur l’emploi de telle ou telle, cette forme de coercition, ont « installé la prééminence du visuel » : « un objet peut perdre l’usage du mot qui le désigne, il n’en perd pas pour autant sa fonction. ». Un dessin de chaise ou de tabouret dira toujours : « auxiliaire de repos », pour tout individu, d’où qu’il vienne, quel qu’il soit. Le dessin est un langage universel.

Il y a donc - ferment de cette création - l’expérience de l’exil. « L’exil ne définit-il pas, demande l’auteur, toute œuvre destinée aux enfants ? » Mais il convient de citer encore Elzbieta, pour donner à ce terme chargé d’amertume, terrible : « l’exil », toute sa force tragique, douloureuse et cependant créatrice : « Le fait de porter en soi la mémoire forclose d’un univers disparu joue un rôle… » ; et un peu plus loin : « Il me semble en tout cas que le désir d’apprendre sur soi quelque chose que l’on ne saura jamais est un puissant moteur créatif. »

De fait, les dessins d’Elzbieta, cette matière duveteuse, souffreteuse et comme soufrée, craintive, qui sourd de ses personnages, petits lapins humains, porcelets démunis, exposés, oiseaux protecteurs, clowns tendres, est le signifiant tactile - caresse sur le cœur ! - de cette incroyable force de vie, qui soutient et guide l’enfant, le pousse à se réaliser, malgré les vicissitudes, les épreuves, les drames de l’existence. Comment l’enfant - comment l’Enfance - survivent-ils, passent-ils au travers de ce qui brûle, et peut détruire, à jamais, dans ce qu’on appelle la Vie ?

C’est que l’enfant fait son miel de ce qu’il trouve. Lao-Tseu dit (je cite de mémoire) : « Sur le chemin où tu peines, la petite perle, la verras-tu ? » L’enfant voit la perle, bien sûr, pourvu que le monde des grands ne l’étouffe pas, ne l’écrase pas avant. L’enfance, c’est cela même qui voit la perle. La réponse est là. Ainsi l’enfant est-il un héros. Ainsi l’Enfance est-elle héroïque. Ce duvet des images (la crudité courageuse et vulnérable aussi de certaines couleurs vives) qu’Elzbieta destine à Sa Majesté l’Enfance des enfants, et qui nous étreignent encore, nous, adultes raisonnables et desséchés, j’y vois pour ma part l’indestructible forteresse de l’Innocence qui ne juge pas, ne discrimine pas mais qui va avec, suit le courant, fait corps avec lui.

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Enfant déracinée (de sa Pologne natale à l’Alsace, puis dans un couvent en Angleterre) ; enfant sinon refusée du moins non désirée (qui inspirera le personnage de Cornefolle en conflit avec Miss Patati, sa mère) ; enfant séparée de son père, adoptée par une marraine merveilleuse (la « fée »), Elzbieta a résisté par le dessin - entre autres secours - c’est-à-dire, au moyen de cette pratique magique, de haute abstraction, qui consiste, à l’aide de la ligne (qui n’existe nulle part) à fixer, à « suspendre », précise-t-elle, « le mouvement de l’univers visible et invisible ».

Pourquoi ? Pour satisfaire notre « insatiable curiosité à l’égard du vivant, sans avoir besoin de le tuer » - « pour sublimer notre instinctive cruauté ». Pour mettre un terme momentanément à l’instinctive cruauté du monde. Pour immobiliser le mouvement qui détruit, transforme et nous fait passants, de gré ou de force.

Elzbieta parle avec pudeur des brûlures qui l’on fait grandir ; et de toute la panoplie d’images (sans ostracisme esthétique, ni hiérarchisation de valeur) qui a constitué - cartes postales, publicités, images pieuses et édifiantes - le terreau de son style. La proximité vivante et savoureuse de l’enfance en elle, définit ce qu’on appellerait de façon inappropriée sans doute, sa déontologie, voire son éthique.

Elle dit ainsi : l’adulte n’a pas à manipuler l’enfant par le biais de ses propres fantasmes. Il doit s’interdire de penser que l’enfant est une personne inaccomplie, pour laquelle telle ou telle forme risque d’être trop belle, trop esthétique ; il ne doit pas occulter certaines réalités que l’enfant peut être amené à connaître (la maladie, la misère, l’abandon, les crimes sexuels…). Il ne doit pas, par-dessus tout, « prétendre savoir ce qu’il ne sait pas et vouloir l’enseigner ».

Le cahier des charges est des plus exigeants. Elzbieta dit vouloir rassurer l’enfant sur sa propre intégrité en préservant l’intégrité des personnages qu’elle imagine pour lui. Car ce que l’enfant possède en son dedans est son inviolable propriété. Une joie pour toujours. Le livre, le conte, l’histoire ne doivent ni banaliser, ni scandaliser, ni détourner l’enfant de l’accès à son royaume intérieur, mais le fortifier, le conforter, l’autoriser, avec le plus grand sérieux, à vivre ses rêves, à assumer son imaginaire. « Le sujet apparent ou secret d’un livre devrait toujours concerner les besoins vrais de l’enfant. »

Pour ma part, je découvre à peu près tout du travail de Elzbieta. Et j’admire, au fil des pages claires, concises, sans concession ni excessive sentimentalité, le projet d’une créatrice qui souhaite simplement, mais de toutes ses forces, « offrir à celui que l’on veut rendre libre, quelque chose de beau et d’utile pour lui ».

L’enfance de l’art ? Simple bien sûr, et difficile : ne pas tricher. Ne jamais s’ennuyer. Ne pas s’installer, en maître des lieux de l’imaginaire et de l’image, dans la routine d’un style (fût-il brillant). Mais redevenir enfant.

Renaître dans le sein de l’Enfance, c’est l’ascèse des grandes personnes.

NB : Je reviens de Pologne, ces jours-ci. Je m’y suis rendu dans le cadre d’un projet Comenius, associant une classe du lycée professionnel Paul Guérin de Niort à de jeunes Polonais et Slovaques. J’y ai rencontré une vérité humaine et un courage qui me laissent à songer. J’ai logé dans un hôtel situé au bord de la gare. Jusque très tard dans la nuit, j’entendais le roulement lourd des trains et des consignes diffusées par un haut-parleur, dans une langue totalement inconnue de moi. Je n’aime pas les gares, ni le bruit des trains, ni les communications inaudibles. Je me suis senti dépaysé. Il m’est venu à l’esprit des images inquiétantes… Plusieurs fois, durant mon séjour, j’ai repensé à Elzbieta, à tous ses petits lapins tristes, esseulés, et à ce qui fait mal - si mal - dans sa douceur.

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