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article Bulle entre 2 vacances ...     -    publié le 26/02/2011

L’été dernier, les doigts de pied en éventail... orangeade fraîche...
je lis un roman ... dans mon jardin, à l’ombre du laurier... je cherche repos et tranquillité après une année de travail intensif...

Les références de ce roman :

jacquettebulletiepolo


- La Bulle de Tiepolo de Philippe Delerm
120 pages
édition Gallimard
ISBN 2-07-077120-2
10,90 €

C’est un roman assez court, plaisant à lire, et qui propose une réflexion sur l’œuvre d’art (peinte et littéraire).

On y parle, entre autres, de :
il Mondo Nuovo de Giandomenico Tiepolo.
Un morceau de l’œuvre nous est donné sur la jaquette.

jacquettebulletiepolo

L’intrigue se matérialise autour de l’interrogation d’Antoine Stalin, l’un des personnages de ce roman, sur l’il Mondo Nuovo, bien sûr, mais aussi, plus généralement, sur le processus de a création.

Beaucoup de romans, ces dernières années, prennent le prétexte de l’œuvre peinte, de l’acte de créer ou encore de la vie d’un artiste…
Une histoire s’organise alors pour nous parler de la peinture ou nous expliquer la naissance d’une œuvre.
La lecture de ce roman, La bulle de Tiepolo, outre le plaisir essentiel de lire, m’a laissé songeuse, pleine de pensées...
Jean-Marie nous informe régulièrement de ses lectures personnelles, pour notre plus grand plaisir, dans cette même rubrique. Il nous offre ainsi des pistes de réflexions qui pourrait profiter à notre travail quotidien, enrichir notre démarche pédagogique.
La bulle de Tiepolo... bulle entre 2 vacances... en y regardant d’un peu plus près... c’est peut-être une source de réflexion aussi... Je vais essayer de vous dire les miennes maintenant.

Comment Philippe Delerm, le romancier peut-il nous parler de l’œuvre peinte, lui qui n’a que des mots pour raconter ce qu’on voit ?
C’était l’une de mes interrogations.
Le propos d’un romancier philosophe est bien différent de celui d’un professeur d’art.
Cependant pourrait-il nous conduire à une meilleure compréhension de l’œuvre d’art ?
Quelles informations ce roman nous donne-t-il sur l’artiste, sur le tableau ? Comment parle-t-il de l’acte de créer ?
Comment parle-t-il de l’œuvre ?

La poésie des mots de ce roman nous raconte l’œuvre peinte. Les mots décrivent les couleurs, les formes, les matières… tous ces mots sont choisis avec minutie pour parler de l’œuvre picturale
quand nous même parlons d’une œuvre à nos élèves, trouvons nous les bons mots ?
L’histoire, l’intrigue devient alors un prétexte. Elle nous guide pour :
- apprendre à regarder l’œuvre d’art, l’aimer…
- s’interroger sur ce qu’elle révèle, les hésitations pressenties…
- ce qui est dit ou caché…
- voir ou ne pas voir…
- peindre ou ne pas peindre…

Voici, ci-dessous, quelques extraits de ce roman, perdus dans un coin de ma tête, accompagnés de petits commentaires :

En exergue de son roman, Philippe Delerm nous propose, pour nous mettre tout de suite dans le bain, avec deux citations de Marcel Proust.

« Si tout cela vous semble maintenant beau à voir, c’est que Chardin l’a trouvé beau à peindre. Et il l’a trouvé beau à peindre parce que qu’il le trouvait beau à voir. Le plaisir que nous donne sa peinture d’une chambre où l’on coud, d’une office, d’une cuisine, d’un buffet, c’est, saisi au passage, dégagé de l’instant, approfondi, éternisé, le plaisir que lui donnait la vue d’un buffet, d’une cuisine, d’une chambre où l’on coud. Ils sont si inséparables l’un de l’autre que, s’il n’a pas pu s’en tenir au premier et qu’il a voulu se donner et donner aux autres le second, vous ne pouvez pas vous en tenir au second et vous reviendrez forcément au premier. »
Marcel Proust, Nouveaux Mélanges

Lorsqu’on regarde une œuvre, les mots nous manquent tellement qu’on ne peut dire que :
"Je trouve cette œuvre belle. J’aime cette œuvre."
ou au contraire,
"je n’aime pas, c’est pas beau."
C’est souvent ce qui est dit en premier : ce que je dis, ce que les élèves disent.
C’est la notion de Beau dans l’œuvre qui nous est ici expliquée. Elle est comprise comme un jeu de miroir entre le spectateur qui regarde et le peintre qui peint. En vis-à-vis, de la question Pourquoi peindre ? du spectateur, se trouve la question Quoi peindre ? du peintre.
Sa réponse est si simple... simple comme respirer. Dans cette phrase est omniprésent le mouvement du regard qui va de l’instant perçu comme beau, au geste qui le fixe, le sublime en Beau.
Cet exergue introduit bien le questionnement proposé au travers de ce roman.

Pourrions-nous en tirer quelques arguments pour nos élèves ?

affirmer aussi simplement par cet argumentaire de Proust, que l’œuvre observé, analysé est forcément belle puisque l’artiste entre mille et une possibilité a choisi de peindre cette œuvre là ;
ou encore justifier l’exercice ardu du dessin d’observation que nous pourrions avoir demandé. Serait-il si simple d’annoncer que je souhaiterai qu’ils dessinent « 3 pommes rouges sur une table bleu-grise » parce qu’elles sont belles (à croquer), de la beauté qui est le beau même.
Pourrions ainsi éviter les pourquoi des pommes, Madame ?
Moi je préfèrerais des navets !
(blague ! enfin presque blague ! quelquefois ou soudainement le motif choisi peut souvent être prétexte à désaccord, à discussion, à opposition dans la classe, entre groupes ou élèves ou contre le professeur (comprendre l’autorité présente).
Osez poser ou étudier une nature morte, comme aux Beaux Arts, comme on en voit dans les musées, comme on en trouve dans les oeuvres des maîtres et dire simplement que c’est Beau.

- L’autre citation :

« Des femmes passent dans la rue, différentes de celles d’autrefois, puisque ce sont des Renoir, ces Renoir où nous nous refusions jadis à voir des femmes. »
Marcel Proust, Le côté de Guermantes

Ici, il est question de ce qui nous est donné à voir et de ce que nous voyons ; du spectateur et de ce qu’il voit ou accepte de voir ; du point de vue et du préjugé : la vision du peintre, le regard du spectateur avec le risque de ne pas voir, de mal voir, de mal montrer, de ne pas tout montrer, de ne pas comprendre.

Cette petite citation pour dire aux élèves que le spectateur peut changer d’avis sur une œuvre, que son regard peut évoluer dans le temps, changer de point de vue, s’ouvrir enfin à l’œuvre.

C’est aussi, une petite phrase, qui marque pour moi l’espoir qu’aujourd’hui, ils (comprendre les élèves) ne voient pas mais que demain ils verront sûrement.

- Pages 11 et 12 :

Viens ensuite, dans les premières pages du roman, une description d’un tableau, pas d’un tableau dans un musée, pas d’un tableau de maître mais d’un tableau qui happe le regard du passant :

« Deux femmes assises sur une espèce de sofa, ou de lit - on ne distingue pas nettement les formes … L’une d’elles, nue, s’appuie sur son bras droit, au premier plan. Le visage contre l’épaule, elle regarde quelque chose que lui montre sa voisine : une image, une photo, un carnet de croquis ? La seconde femme est vêtue d’une robe noire … La quiétude de la scène est extraordinaire. Le fond reste incertain … comme une chambre d’enfant lévitant dans le vertige de la fièvre, contours abolis, formes mouvantes, un dedans faussement ouaté dont les multiples épaisseurs laissent filtrer tous les souffles du dehors - une chambre au fond d’une forêt. Il s’approcha. À bien y regarder, les rôles n’étaient pas distribués avec tant d’évidence. Bien sûr il s’agissait de peinture, bien sûr la jeune femme nue était un modèle, ou bien avait posé. Mais l’autre à ses côtés ne paraissait plus si rigide - plutôt sereinement posée au bord du lit-sofa. Portait-elle une robe noire, ou bien une espèce de kimono sanglé, ou même un tablier ? Alors, modèle elle-même, ou peintre, ou autre chose ? … »

Vision et interrogation d’un spectateur sur l’œuvre regarder : que nous montre-t-on là ? est-on bien sûr de bien lire ce qui est peint ?
S’approcher de l’œuvre pour mieux regarder, ce mouvement : recul, approche, recul si souvent fait pour mieux voir l’œuvre, je la lis avec émotion ici dans ce roman, ce geste qu’on apprend quand on peint pour peindre, pour dépeindre. Ne pas oublier de l’enseigner …

- Page 13 :

impression sur un tableau :

« …Il aimait ce tableau. La facture lui paraissait évidente, entre Matisse, Bonnard, Vuillard. Le sujet l’intriguait, tableau dans le tableau. Une interrogation silencieuse sur des formes, des attitudes, la justesse d’une représentation du monde… »

J’hésite toujours à dire : j’aime ce tableau aussi simplement, aussi brièvement que cela.
Qu’est-ce qui nous plaît dans un tableau. Moi j’ai pas de mot pour dire. Je m’englue dans des descriptions formelles accablantes qui tuent tout le ressenti. Voilà la leçon à tirer d’ici, de ce roman. Pourquoi ne pas dire tout simplement l’émotion : j’aime, …m’intrigue, m’interroge…

- Page 35 :

questionnement d’Ornella : Pourquoi crée-t-on ? :

« … juste se laisser aller à cette atmosphère, la belle nonchalance de la femme nue, le mystère de sa compagne, leur implication commune dans une réflexion sur la peinture. Vivre dans la création. Vivre pour la création. Quelque chose en elle venait de là. Elle en avait toujours été sûre. Pas de talent particulier, mais cette certitude de porter sur le monde un regard. … dans la correspondance de Pavese cette phrase : « Proust, apprends-moi à dire le monde selon moi, qui sent le monde selon moi. » …Sentir le monde selon soi…Mais ce pouvoir presque palpable. … »

Vivre dans,
vivre pour…
dire,
sentir…
porter un regard…
pouvoir palpable…

C’est par la totalité des cinq sens qu’il nous faudra accéder à la création : cinq portes à ouvrir pour pouvoir créer.

- Page 42 :

« …l’écho d’une problématique. Le monde était-il une horreur à laquelle se résigner, un problème à résoudre ou un spectacle à regarder ? »

Dilemme du personnage principal du roman qui n’est pas un créateur. Le créateur ne se pose vraisemblablement pas la question. La première exergue est bien là pour nous le confirmer.

- Page 51 :

description du tableau de Tiepolo :

« … Toute une foule, vue de dos ou de profil, assistant à un spectacle invisible. Au loin, la mer. Une facture surprenante. Des personnages saisis dans des attitudes familières au cours d’une scène publique. Mais on était bien loin de la fantaisie souriante de Longhi ou de Guardi, l’oncle de Giandomenico. Des bleus laiteux, des vestes crème, orange éteint, des robes beiges. Une espèce de hiératisme souple dans les courbes d’épaule, les ports de tête. La sensation que toute cette foule saisie dans l’énergie de l’instant dérivait en même temps vers un ailleurs silencieux, un espace onirique. … »
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- Page 61 :

Que nous montre-t-on vraiment ?

« … Mais le vrai secret, c’était le personnage grimpé sur un tabouret et qui tient à la main une longue badine, ou une espèce de perche, dont l’extrémité atteint le centre de la scène. Quel sens donner à son geste ? Il n’est pas là pour attirer l’attention des badauds, déjà cristallisée par le spectacle. Intervient-il comme un deus ex machina, pour servir d’interprète entre le peintre et les spectateurs de la fresque, souligner l’importance de ce qui restera invisible à nos yeux ? … »
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- Page 51 :

quelques précisions historiques sur un tableau :

« … Il Mondo nuovo l’avait toujours fasciné. Une fresque étonnante, à présent reconstituée au deuxième étage de la Ca’ Rezzonico, dans une salle secondaire. De son vivant, Giandomenico Tiepolo avait surtout été considéré comme le fils du célèbre Giambattista Tiepolo, auteur de sujets religieux et de nombreuses fresques, pour lesquelles Giandomenico avait été son collaborateur. Mais Il Mondo nuovo, peinte à l’origine dans un anonymat complet, sur un des murs de la maison de campagne de la famille Tiepolo, commencée sans doute vers 1750 et terminée seulement en 1791, avait toujours intrigué les spécialistes par son atmosphère étrange, son mystère irréductible … »

Très documenté ! plus que moi ! au milieu de tous mes livres ouverts ! Désespoir ! Je n’ai pas retrouvé l’œuvre en question. J’ai juste quelques maigres renseignements sur le peintre : Giandomenico Tiepolo (peintre italien du 18ème siècle ; 1727-1804) dont le père fut davantage célèbre : Giambattista Tiepolo (1696-1770) et un fragment de la jaquette du livre pour me contenter. Du coup, elle est en absence partielle, occupe mon imaginaire par ce manque, comme la badine montre le vide. Cette œuvre peinte n’existe pour moi que par le pouvoir des mots du romancier, au travers de l’étonnement, de l’émerveillement de son personnage. C’est le pouvoir du romancier, du poète.
Je ferme les yeux. Je l’imagine. Je la vois. Elle me touchera sûrement si je la rencontre un jour. Je resterai immobile, sans voix pour dire car je ne trouverai pas mes mots. Je la contemplerai juste là, perdu dans l’instant qui durera dans le bleu du vide. Je le sens là, au fond de mon être, que cette émotion là me submergera tout entière.

- Page 61 :

Le romancier nous dit l’émotion de son personnage devant le tableau :

« … Antoine sentit monter en lui cette joie particulière qui venait l’habiter devant la réalité matérielle de ses œuvres préférées. La douceur des tons semblait venir d’une Italie lointaine et spirituelle, celle de Piero della Francesca. Mais le sujet était incroyablement moderne,… »

- Page 62 :

« …Par nature, Antoine ne se laissait guère gagner par les émotions faciles. Mais la beauté singulière du Mondo nuovo, associée à l’absence de reconnaissance du génie de Giandomenico Tiepolo, le bouleversait. … Comment se fier à l’adage que le temps décante les talents, rectifie les perspectives, donne justice aux créateurs ? … »

- Page 75 :

description de l’œuvre :

« … devant la Villa Valmarana …dans le pavillon des invités, la Foresteria. Ils traversèrent un jardin sombre et frais, et tout de suite ce coup au coeur en découvrant sur les murs de la Foresteria les scènes bucoliques de Giandomenico : les paysans, les paysages saisis comme en abyme après leur promenade du matin, avec ces tons un peu pâles qui donnaient une aura poétique aux gestes les plus simples - le panier tenu sur ses genoux par une vieille assise, deux paysannes s’éloignant sur la route, leur fichu dans le dos, une montagne bleue à l’horizon … »

- Page 75 :

Le personnage contemple l’œuvre :

« … Il se pénétrait du pouvoir serein de ces paysages dans lesquels les personnages … s’incorporer au décor champêtre pour un accord avec leur vie, avec le monde … »

- Page 76 , 77 :

Révélation :

« … il s’arrêta, frappé de stupeur. Sur le mur en face de lui, c’était bien Il Mondo nuovo. Un autre Monde nouveau. La même plage, les mêmes oriflammes plantées dans le sable, le même bâtiment à coupole, … Les mêmes femmes de dos penchées en avant, … Et puis l’homme à la baguette. Les basques de sa veste pendaient pareillement, mais il n’avait pas de bicorne.
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Et tout au bout de son bâton... Une bulle, une énorme bulle de savon, légèrement cabossée, allongée par le vent, sans doute. Au travers, on voyait un bout de mur diffracté, un bout de plage, et le haut d’une robe.
Ainsi résidait là le mystère de ce geste. La badine était en fait une immense paille, et le personnage un saltimbanque essayant en vain de profiter de la foule réunie par un spectacle invisible pour faire admirer.. Quoi ? Rien. La seule irisation d’une pellicule infime, un petit pan de monde encerclé, suspendu. L’homme avait dû souffler si longtemps, si doucement. La bulle faite, il tenait à présent ses deux mains écartées sur la baguette, dans un geste délicat, comme un joueur de flûte. Personne ne le regardait. Tous étaient pris par un autre spectacle qu’on imaginait bruyant, peut-être violent, ponctué de rires ou d’ébahissements.
Juste au-dessus de ce vacarme virtuel, quel qu’un proposait silence et transparence. Qui eût choisi de détourner les yeux vers lui ; Chacun avait sa bulle, sa propre manière d’enfermer le présent. Chacun était sa bulle,
à la fois solitaire et contingent. Chacun sur tout pensait qu’au-delà de sa bulle il partageait l’action, l’ivresse d’un moment où il se passe quelque chose. C’était peut-être cela, le message ignoré du saltimbanque. IL ne se passe rien. Juste quelques couleurs, un bout de mur, de plage, un froissement de robe. Le spectacle est juste à côté, juste un peu en retrait. …
Antoine s’approcha de la fresque. …
Il se demanda s’il n’avait pas rêvé. … »

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- Page 79 :

Il nous dit les réflexions qui cheminent dans nos têtes de spectateur :

« L’essentiel n’était pas dans la reconnaissance des circonstances d’une scène, le rapport biographique des personnages avec l’auteur mais dans d’infimes obsessions, des récurrences … la forme d’un geste…un motif… une zone d’ombre… pour Tiepolo, la présence ou non d’une bulle au bout d’une longue baguette. Cerner les métaphores secrètes d’une œuvre, non pour l’expliquer, mais pour ouvrir des pistes de lecture, des rencontres possibles avec les questionnements les plus intimes des spectateurs… »

- Page 110 :

« … il a eu envie d’écrire sur le tableau Mme Vuillard arrosant ses jacinthes. Une idée l’a traversé. Cette tendresse légèrement ironique (Mme Vuillard), si conquise, si maîtrisée, Vuillard ne l’a jamais complètement éprouvée. Il savait seulement peindre, c’est-à-dire se détacher des choses au moment précis où on les fait exister. Quelqu’un qui saurait vraiment aimer sa mère ne peindrait pas Mme Vuillard arrosant ses jacinthes, ou Mme Vuillard tenant son bol. …
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